AU SENS SPIRITUEL, LE SACRIFICE, QUI EXPRIME UNE JUSTE COMPENSATION, NE PEUT SERVIR QU’À HARMONISER UNE SITUATION AVANT QUE LA JUSTICE IMMANENTE S’EN CHARGE, DANS UN JUSTE RETOUR DE SES CHOIX, CE QUI POURRAIT DEVENIR PLUS GRAVE, TRAUMATISANT OU ONÉREUX…

Comment un être intelligent et sain d’esprit peut-il croire que Dieu, qui a tout créé et possède tout, ait besoin d’être apaisé par le sacrifice des minéraux, des végétaux et des animaux?   Comment peut-il croire que Dieu lui demande de s’imposer des souffrances et des privations pour lui plaire?  Si le sacrifice fait sens, il faut chercher ce sens ailleurs.

André Cotty a dit: «Le mot gain est adoré, le mot sacrifice glace tout le monde!» Effectivement, le mot «sacrifice» fait généralement frissonner de répulsion ceux qui sacrificeproviennent d’une formation judéo-chrétienne.  Et avec raison.  Car, quand on provient d’une religion qui a toujours tout édicté pour soi, par avance et prévenance et présumément au nom de Dieu, sous forme d’obligations ou d’interdits, on n’a plus très envie de s’imposer d’autres prescriptions pénibles dans sa vie.  Chose certaine, le sacrifice équivaut à une punition qui évoque la conséquence qui résulte des choix ou des refus de choix : il évoque très sûrement la compensation et la sanction à s’imposer tout en rappelant les autres cuisantes corrections qu’on peut avoir reçues de diverses autorités.  Mais l’Absolu, l’Autorité suprême et l’Amour infini, ne recourt jamais à de telles procédés.

En spiritualité, on donne au sacrifice un sens tout à fait différent de celui qu’on lui donne dans la majorité des religions.  Pour détenir une quelconque légitimité, il doit impliquer une transmutation, soit la transformation d’une énergie inférieure en une énergie supérieure afin de permettre à la Lumière divine de mieux rayonner.  Ainsi, il désigne le renoncement à ce qui ne sert plus, bloque la voie évolutive, distrait de l’idéal qu’on s’est fixé, nuit à sa santé, encombre sa conscience.  En ce sens, il devient des plus pertinents et des plus utiles.  Il invite à mourir à un état archaïque pour renaître à un état nouveau, plus adapté à sa phase évolutive actuelle.  Au premier chef, il implique notamment l’abandon des pensées négatives et limitatives qui font obstacle à l’évolution.  À l’extrême, il peut évoquer l’acceptation d’une tâche difficile, pour laquelle on détient les moyens et la compétence, qu’on effectue par amour l’amour, au nom de la Hiérarchie spirituelle, de manière à achever une réalisation qui servira au bénéfice de tous.  Toutefois, la spiritualité s’oppose à tout acte de privation qui contribuerait à enlever quelque chose d’utile ou à réduire le bonheur, d’où il refuse tout acte impliquant la douleur ou la souffrance considéré comme méritoire ou productrice de salut.

Le mot sacrifice vient du latin «sacrum facere» qui signifie «faire un acte sacré», donc renoncer à ce qui est devenu stérile et désuet, dans sa conscience, pour se permettre d’accéder à une nouvelle réalisation.   Il donne l’image de la taille ou de l’élagage qui permet de mieux diriger la sève ou l’énergie où il importe qu’elle agisse ou se concentre.  Car, pour parvenir au bonheur, il faut savoir se dépouiller de ce qui entrave, notamment du besoin de posséder et de la peur de manquer de quelque chose.  On ne peut remplir une outre de vin nouveau sans la vider de son vieux vin, comme on ne doit pas mélanger le vin nouveau au vieux vin.  Autrement dit, pour atteindre un nouvel état de conscience, il faut lâcher l’ancienne et faire de la place à la nouvelle.  Une vieille habitude ne fait pas bon ménage avec le nouveau réflexe qu’on veut acquérir : ils s’annulent.  Faire un sacrifice, c’est choisir, de façon délibérée, de supprimer, d’immoler, ce qui survit à sa propre inutilité pour produire la transmutation d’une force.  Se sacrifier consiste à renoncer à l’objet d’un désir inférieur pour accéder à une réalité supérieure.  C’est prendre une forme statique d’énergie et la rendre à la libre circulation cosmique.  Par le don de leur vie et l’effusion de leur sang, les victimes immolées dans les temples ne figuraient rien d’autre, bien que le Créateur n’eût jamais besoin de voir mourir ce à quoi il avait donné la vie et qui lui appartenait déjà.  On immolait ces victimes pour symboliser le nécessaire sacrifice de l’animalité, soit la sublimation des instincts ou des pulsions, des désirs, des besoins, des émotions, afin de favoriser l’accès à un état de conscience supérieur.

André Cotty a encore écrit : «La magie blanche la plus puissante est pourtant basée sur le sacrifice, la mort de Jésus sur la croix en est le frappant symbole.  Rien n’est plus capable que le sacrifice de transformer une énergie inférieure en énergie supérieure.  Le sacrifice est précisément le moyen de réaliser la transformation; il n’est pas un dommage, une perte, une diminution, c’est la plus grande magie blanche que connaissent les initiés.  Au-dessus du sacrifice, il n’y a rien.  Le même auteur poursuit: Vous faites un geste, vous donnez un cadeau, vous souriez avec amour, vous prononcez quelques paroles gentilles, que sacrifiez-vous?  En réalité rien du tout, mais les résultats sont indescriptibles.  Vous gagnez plutôt quelque chose par la Loi de la multiplication au centuple.»  Et il a ajouté : «Si l’on comprend ainsi les choses, s’arrêtera-t-on de faire des sacrifices?  On dira au contraire que le sacrifice est la base de la création.  Aucun être n’aurait existé sans le sacrifice.  Le soleil nous le dit à chaque jour: donnez, donnez sans cela il n’y aura rien.  Il faut donner comme donne le soleil, sans compter, sans faire de calculs, sans se demander si les gens méritent ou non.  Donner de soi-même surtout.»    C’est avec de telles phrases mal comprises qu’on amène à faire l’apologie de ce qui est une aberration et à mépriser ce qui est des plus nobles et dignes.

Jésus a dit: «Celui qui veut gagner sa vie la perdra, celui qui voudra la donner la gagnera.»  Mais, par cette formule, il n’évoquait que l’éternelle Loi du Retour ou du Don et du Redon.  Souvent on fait l’éloge du sacrifice en recourant au célèbre aphorisme chrétien : «Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.»  Pour avoir longtemps cru que cette phrase signifiait qu’il faut, en cas de besoin, accepter de souffrir pour autrui, et jusqu’à la mort, si cela se démontre nécessaire, on a commencé à faire l’apologie du sacrifice suprême.  Cela a amené des générations d’êtres humains à donner davantage aux autres qu’ils ne se donnaient, comme si Dieu exigeait d’eux qu’ils investissent plus en autrui qu’en eux-mêmes, comme si la vie d’autrui comptait plus que la leur ou comme s’ils pouvaient donner ce qu’il ne possèdent pas en propre pour ne pas se l’être donné.  Si Dieu a créé tous les êtres égaux, sur son propre modèle (soit à son image et à sa ressemblance) pourquoi le bien-être ou la vie de l’autre compteraient-ils plus que les siens ?  Voilà au contraire que cette sentence, qui est allégorique, parle d’elle-même.  Elle invite à «donner sa vie» et non «sa mort».  Or, ce qui fait vivre, ce n’est pas l’acceptation de la souffrance et de la mort, mais l’acceptation de partager les précieuses énergies en surplus dont on dispose.  Le nécessaire et l’essentiel ne se partagent pas puisqu’ils ne comprennent que ce qui est indispensable à sa propre vie.  En outre, c’est une aberration que d’accepter de mourir pour un autre.  Ce n’est sûrement pas la preuve qu’on apprécie la vie, mais qu’on la méprise, qu’on lui reconnaît une bien piètre valeur.

Certes, dans le Cosmos, tout se donne à quelque chose.  Le Cosmos se donne à toutes les formes individuelles qui, en retour, doivent se donner, de l’inférieur au supérieur.  Les animaux captent l’air pour en obtenir l’oxygène et ils rejettent du monoxyde de carbone que captent les plantes et les arbres pour favoriser leur croissance.  Le Supérieur se donne en créant les plans inférieurs; l’inférieur doit remonter les plans supérieurs.  Mais l’inférieur ne peut monter qu’en rompant successivement ses liens avec les plans inférieurs, du plus bas au plus élevé.  Et la rupture des liens impose souvent un effort, ce qui impose un sacrifice.  Ainsi entendu, le sacrifice devient fort louable puisqu’il ne vise pas à mortifier mais à amener à écarter ce qui empêche de vibrer davantage, quand vivre, c’est vibrer.

On ne peut parler du sacrifice sans évoquer l’ascèse, encore pratiquée en bien des endroits, qui érige le recours au sacrifice en vertu et en apparent moyen de salut.  Il s’agit de la discipline de vie qui implique des exercices physiques et spirituels, une discipline apparemment pratiquée en vue d’obtenir un perfectionnement intérieur par la mortification du corps, la répression des passions et la maîtrise des pulsions.  Elle peut impliquer une forme de modération consistant à se priver du surplus, parfois même du nécessaire, et à s’imposer des actes qui contraignent la sensibilité afin d’obtenir une plus grande maîtrise de soi.  Elle recommande généralement le recours à des sacrifices et à des mortifications pour amener à se dégager de la matérialité et de la sensualité.

Dans certains milieux religieux, on considère l’ascèse comme un moyen de conquérir la liberté et de reconquérir la grâce de l’Esprit, ordonné à Dieu, en affaiblissant les désirs exigeants de la chair et du mental.  Ainsi, elle aiderait un disciple à canaliser ses forces vers son But ultime et elle accroîtrait ses possibilités de l’atteindre.  En principe, pour rester légitime, elle devrait impliquer un simple retour à l’ordre, amenant à une attitude de joie de vivre sereine.  Être libre de tout attachement ne signifie pas fuir les occasions d’attachement.  Celui qui cherche à se couper des aumartinet-de-disciplinetres ne peut connaître la liberté et expérimenter l’intégralité de la vie.  Tout le Cosmos est un laboratoire.  La vertu ne se cultive pas en cellule ou dans le désert sans quoi elle reste bien fragile.  La Mère, compagne de Sri Aurobindo Ghose, a fort bien dit : «Quand on a besoin de fuir une chose pour ne pas l’éprouver, cela veut dire que l’on n’est pas au-dessus, on est encore à ce niveau-là.»

En fait, l’ascèse repose sur une quête qui amène à fuir dans l’Esprit, ce qui implique une négation de la matérialité tout à fait contre nature du fait qu’elle nie la valeur de l’expérience concrète, tangible et palpable pour favoriser l’Évolution cosmique.  Le sacrifice doit impliquer uniquement le renoncement à ce qui menace l’intégrité physique ou psychique et à ce qui empêche, ralentit ou retarde l’expansion spirituelle, non un rejet de ce qui fait la valeur de la vie et de ce qui entretient la joie de vivre.  Surtout, le sacrifice qui est conçu comme un acte méritoire, donc comme un acte pénible posé pour gagner son ciel, constitue une aberration spirituelle même si c’est présumément un grand mystique qui choisit d’y recourir.  De ce fait, il peut se targuer d’être mystique, mais il n’est sûrement pas aussi sage qu’il pourrait le prétendre.

 

© 1998-2015, Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime

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