LE PREMIER JANVIER, JOUR DU NOUVEL AN…

   Dans quelques jours, et pendant environ deux semaines, suivis de joyeuses embrassades ou d’accolades timides, vont pleuvoir les souhaits de «Bonne et Heureuse Année», certains les prononçant avec cœur, les autres, plus souvent plus machinalement, et du bout des lèvres, pour se soumettre à la tradition.  Lors de ces échanges impromptus, ce qu’on va en voir des bouches déformées par baisers maladroits par manque de pratique tout au long de l’année.  Pourtant, en principe, dans le calendrier grégorien, la fête de Noël (qui, par le celtique «new yell» signifie «nouvcalendrierelle année» ou «nouveau commencement» et le Jour de l’An servent à fêter la même occurrence, le solstice d’hiver, un témoignage annuel de la victoire du Soleil sur les ténèbres qui rappelle à l’humanité que la Lumière de l’Absolu prévaudra finalement sur toute entreprise apparemment contraire à son déploiement ou à son expansion.

    Mais ce n’est pas d’hier que, dans le monde, on fête gaiement, souvent bruyamment, l’arrivée de la nouvelle année et la confirmation cyclique du triomphe de Dieu sur tous ses apparents ennemis.  En effet, il semble que la célébration de la nouvelle année soit le plus ancien de tous les congés.  Dans l’histoire, par une remontée de 4000 ans dans le temps, il avère que ce soit dans l’antique Royaume de Babylone qu’on ait signalé, pour la première fois, un tel arrêt du travail pour célébrer le passage d’une année à une autre.  En réalité, on fêtait à la première Nouvelle Lune, soit au premier croissant visible, après l’équinoxe du printemps, soit le premier jour de cette saison.  Pour un peuple plutôt ferré en astrologie, il apparaissait logique de fêter à ce moment, qui marquait la renaissance, au moment du bourgeonnement des plantes et des nouveaux semis, plutôt que le premier janvier, une date qui, dépourvue de connotation astrologique et de signification agricole, n’aurait pu être considérée que comme arbitraire.  En revanche, avec l’arrivée du printemps, on se lançait dans des festivités de onze jours, recourant pour chacun d’eux à un mode particulier de célébrations qui pourraient encore faire pâlir d’envie nos contemporains.

   Pour leur part, les Romains ont également choisi les derniers jours de mars pour leur première célébration annuelle.   Toutefois, du fait que, pour leur gloriole, les empereurs ne cessaient de modifier le calendrier, celle-ci perdit toute synchronisation avec le cycle solaire.  En 153 av. J.-C., pour redresser la situation, par une harmonisation universelle, le sénat romain a décrété que le premier janvier marquerait le début de l’année.  L’altération du calendrier ne cessa pas pour autant jusqu’à ce que, en 46 avant notre ère, l’empereur Jules César impose le calendrier julien qui replaçait le début de l’année au premier janvier.  Pour parvenir à rétablir le synchronisme solaire, ce chef d’État dut permettre que la dernière année de l’ancien calendrier s’étire sur 445 jours.

   Avec l’arrivée du Christianisme, les célébrations de la nouvelle année ne cessèrent pas immédiatement, mais du fait que cette religion les considérait comme des rites païens, dans son ascension, elle les condamna de plus en plus fortement, et, malgré qu’elle n’en ait pas changé la date, elle se mêla de leur substituer ses propres observances religieuses.  Ainsi, au gré des années, elle proposa, en ce jour, la célébration des divers saints et saintes Adalbéron de Liège, Basile, Clair de Vienne, Concorde de Spolète, Euphrosyne, Faine ou Fanchéa, Félix de Bourges, Fulgence de Ruspe, Grégoire de Nazianze l’Ancien, Guillaume de Dijon, Joseph-Marie Tomasi, Mochua ou Cuan, Odilon de Mercœur, Oyend ou Eugend, Pierre d’Atroa, Télémaque ou Almaque, William de Dijon et Zdislawa Berka.   En ce jour, certaines dénominations célèbrent encore la circoncision de Jésus.

   C’est ainsi que, à cause de l’opposition de l’Église chrétienne, tout au long du Moyen âge, dans les pays de l’Ouest, les gens n’ont pu célébrer l’arrivée de la nouvelle année que pendant environ quatre cents ans.  Il faut croire qu’ils ont su prendre leur revanche puisque, depuis, ils ont introduit, pour ce jour largement célébré, de nombreuses traditions.  Celle qui remonte le plus loin, parce qu’elle provient des Babyloniens, c’est celle de la prise de résolutions qu’on devait tenir tout au long de l’année.  De cette époque lointaine, on retient la plus populaire qui consistait à remettre à leur propriétaire les instruments aratoires qu’on leur avait empruntés.  Aujourd’hui, avec le déclin de la pratique religieuse et du sens moral, on y inclut des choix de plus en plus profanes et pratiques comme la perte de poids ou l’arrêt de fumer.

   À part l’horloge qui marque minuit, s’il y a un symbole généralisé qui marque bien le début de l’année, c’est bien un enfant dans ses langes qui fait ses adieux à un vieillard affublé d’une longue barbe blanche.  La tradition de recourir à un poupon pour illustrer l’année nouvelle remonte à la Grèce antique, 600 ans avant le Christ.  En effet, on profitait de ce jour pour fêter Dionysos, le dieu du vin, en promenant un nouveau-né dans un panier, pour figurer la renaissance annuelle de cet être perçu comme l’esprit de la fertilité.  Il faut dire que, avant eux, les Égyptiens recouraient déjà cette pratique de retenir un jeune enfant comme symbole de la renaissance.  En Amérique, ce sont des Allemands, qui se servaient déjà de cette illustration depuis le XIVe siècle, qui ont transporté l’habitude de représenter le nouvel an par l’’image d’un bébé  enlacé de la banderole de la nouvelle année.

   Longtemps, les gens ont cru qu’ils pouvaient s’attirer la chance pour la prochaine année selon ce qu’ils mangeaient ou faisaient en son premier jour.  Au chapitre de la bouffe, on préconisait la consommation d’aliments en forme d’anneau qui, en raison de son cercle parfait, évoquait un cycle complet de bonheur et d’abondance.  Par exemple, les Danois croyaient le fait de manger des beignets le jour de l’an pouvait leur être favorable.  Aux États-Unis, d’autres ethnies préconisaient la consommation de haricots à œil noir avec de la tête de porc ou du jambon, comme symbole de prospérité.  D’abord nourriture à bétail, ce haricot particulier, est devenu l’aliment du plat du pauvre, en plus de symboliser l’humilité et la petite monnaie.  Pour attirer les billets de banque, on ajoutait des fanes de navet ou des feuilles de chou, qui finirent en «coleslaw», et, pour l’or, du pain de maïs.    Ces superstitions ont amené l’institution de la coutume très répandue de se réunir entre amis ou membres d’une même famille aux premières minutes de la nouvelle année.   Mais on ne tarda pas à ajouter celle de prolonger la fête, déjà commencé la veille, en défonçant la nuit.  Dès lors, on ajouta cette autre croyance que le premier visiteur à se présenter ce jour-là pouvait faire la différence entre une année faste ou néfaste.  On considérait comme de bon augure la visite d’un grand homme aux cheveux foncés.

   Dans les pays anglophones, on aime entonner, au dernier son de minuit, le chant folklorique écossais «Auld Lang Syne», qui signifie «Dans le bon temps», mais qu’on traduit parfois en français par «Ce n’est qu’un au revoir».  Cet air très ancien, que Robert Burns remania en 1700, ne fut publié qu’en 1795, après la mort de cet auteur, se répandant largement dans le public.

   La tradition de la remise des étrennes remonte également aux Romains.  Il semble que ce soit Symmachus, un auteur ancien, qui nous en apprenne le premier l’existence, alors qu’il raconte que le roi Tatius Sabinus recevait un premier présent de «verbène» (en français moderne, verveine), prise dans le bois sacré de la déesse Strénia, en gage de bon augure pour la nouvelle année.  Cette plante qui ne pouvait être cueillie par des gens «vaillants» et «généreux», capables d’affronter les dangers mystérieux de ce bosquet, témoigne du fait que, à l’origine, la «strenua» – soit l’étrenne–  n’était destinée qu’aux gens de valeur et de mérite, comme aux gens dont l’esprit tout divin promettait plus par la vigilance que par l’inclination d’offrir un heureux augure.  Avec le temps, on préféra offrir des présents de figues, de dattes et de miel pour exprimer aux amis le souhait qu’il ne leur arrive que des événements doux et agréables tout au long de l’année.

   Développant le goût du faste, les Romains ne tardèrent pas à abandonner cette simplicité première, changeant leurs dieux sculptés dans le bois pour des idoles d’or et d’argent.  Du coup, ils choisirent de se faire plus généreux et impressionnants dans l’échange des présents, en variant les sortes et le nombre.  Ils aimaient particulièrement s’offrir des médailles ou des monnaies d’argent.  Dans un de ses textes, l’écrivain Ovide fit dire à une divinité très révérée qu’elle préférait l’argent au miel, si doux que cet aliment soit.  Avec l’offrande de ces présents, les gens se réitéraient leur amitié et se souhaitaient mutuellement une série de bons vœux, notamment le bonheur et la prospérité pour le reste de l’année.

   C’est ainsi que prenant de l’ascendant autant sur la religion que sur l’État, les Romains firent passer des lois relatives à ce jour de fête qui allaient jusqu’à en fixer la date.  On dédia ce jour, jusque là consacré à Junon, à Janus, le dieu des portes, donc des passages et des transitions, une divinité à deux visages opposés qui semble regarder à la fois le passé et l’avenir.  À vrai dire, Junon resta longtemps la protectrice des premiers jours du mois de janvier.  On se parait de vêtements neufs et on se rendait en foule au mont Tarpée, offrir des sacrifices à l’autel du redoutable Janus.  Malgré la solennité du jour, par superstition, le peuple passait vite au travail, revenant à son métier ou à sa profession, pour s’éviter de devenir paresseux le reste de l’année.

   Avec le temps, sous les empereurs, l’usage du partage des étrennes devient si fréquent, que tout le peuple se rendait souhaiter la bonne année à son chef politique, lui apportant, selon l’ampleur de son pouvoir, un présent d’argent.  On raconte qu’Auguste en recevait en si grande quantité que, pour éviter de perdre sa réputation de générosité, évitant d’appliquer les libéralités de ses sujets à son profit, il en achetait lui-même pour ajouter à la quantité reçue et les dédier à des idoles d’or et d’argent.  Quant à Tibère, plus sombre et réservé, car il n’appréciait pas le contact avec le bas peuple et les grandes compagnies, il s’absentait délibérément de Rome, les premiers jours de l’année, pour fuir la foule qui accourait à son palais afin de lui souhaiter la bonne année.  Pour éviter les incommodités d’une foule que cette rencontre occupait très fort pendant six ou sept jours, il alla jusqu’à promulguer un édit défendant la distribution d’étrennes après le premier jour de janvier.

  En revanche, Caligula, son successeur, fit savoir au peuple, toujours par édit, qu’il recevrait les étrennes refusées par son prédécesseur le jour des calendes de janvier.  À cet effet, au jour convenu, il se tenait dans le vestibule de son palais pour recevoir à pleines mains l’argent et les présents qu’on voulait bien lui offrir.  L’empereur Claude ne tarda pas à tout remettre en cause quand, après avoir succédé à Caligula, il défendit par arrêt que le peuple dût se présenter à lui pour lui présenter des étrennes.  Sauf que, comme les Romains croyaient qu’il existait un sens magique aux commencements, ils conservèrent la coutume de s’échanger des présents au premier jour de l’année.

   Après la christianisation de l’Empire, au concile d’Auxerre de 587, les autorités religieuses interdirent que, le jour de l’an, les gens se rendent offrir des génisses ou des biches en sacrifice dans les bosquets consacrés aux dieux païens, déclarés faux dieux.  Les ecclésiastiques prétendaient diaboliques le partage d’étrennes joint à des sacrifices aux idoles.

   Pour ce qui concerne notre Mère Patrie, pendant ce temps, en France, l’année débutait à Pâques.  C’est sous les Capétiens que le jour de l’an a commencé à coïncider avec la fête de la Résurrection du Christ, un usage qui se généralisa au Moyen âge.  Pourtant, on n’en continuait pas moins à s’échanger des étrennes le premier jour de janvier.  En juillet 13o62, une lettre du roi Jean qui établissait des statuts pour la confrérie des drapier en atteste en rapportant «que ladite confrérie doit seoir le premier dimanche après les estraines, si celle de Notre-Dame n’y eschoit».  Or, le dimanche en question est le premier en date du mois de janvier.   Sans repasser d’autres documents historiques qui le confirment, il conviendrait sans doute de rappeler que, sous les Mérovingien, dans plusieurs provinces françaises, l’année commençait le premier mars.  Sous Charlemagne, dans tous les territoires soumis à sa juridiction, elle commençait à Noël.   Pourtant, en certains lieux, l’année changeait le 25 mars, au jour de l’Annonciation de Marie.  En effet, le concile de Reims de 1235 mentionne cette date comme ((l’usage de France)).  Ainsi, ce n’est qu’en 1564, sous le roi Charles IX, qu’il devint obligatoire de considérer le premier janvier comme la date d’origine de l’année.

   Au Québec, on célèbre davantage le Nouvel An que dans le reste du Canada.  Bien sûr, avec le déclin du sentiment religieux, le rituel de la bénédiction paternelle s’essouffle.  Mais, on n’en continue pas moins à célébrer en famille, surtout dans les familles nombreuses, sinon, on se réunit entre amis.  Jusqu’à récemment, on retrouvait les femmes à la cuisine, tandis que les hommes se réservaient le salon.  Ces dames veillaient à mettre les petits plats dans les grands, car on sortait la plus belle vaisselle.  On appelait les adultes à la grande table pendant qu’on regroupait les enfants autour d’une plus petite table improvisée.   En cette froide saison, on servait rôti de bœuf ou de lard, ragoût de porc, fèves aux lards, tourtière, tartes, gâteaux, beignes, noix et fruits.   Aujourd’hui, il peut arriver qu’on mange encore du dindon aux atocas et des pâtés à la viande ou de la tourtière, avec des légumes et d’autres condiments, mais on préfère souvent les plats de traiteurs ou on achète dans les marchés d’alimentation des plats préparés à l’avance.  On n’apprécie plus beaucoup de recevoir et de se donner «de l’ouvrage» pour le lendemain.

   Peu après le réveillon, après avoir bien mangé, jasé et ri, on faisait de la place pour que les musiciens et les joueurs de cuillers lancent les rigodons, les cotillons, les «reels», les «sets carrés» et les valses qui entraînaient les danseurs, des plus jeunes aux plus âgés.  À défaut de bons instrumentistes, on s’en remettait aux systèmes de son «Hi-Fi».  Parfois, pour marquer une pause, on entonnait des «chansons à répondre» ou on invitait les meilleurs «gigueurs» à démontrer leur agilité et leur adresse dans des «petits steps».  Maintenant, malgré la solennité du moment, pour garnir la table, on préfère les plats et les couverts jetables.  Jusqu’à récemment, les enfants jouaient entre eux, sans devenir le centre d’attraction à la manière des enfants-roi d’aujourd’hui.  Sur le coup de minuit, les baisers et les souhaits fusent toujours.  Puis l’alcool coulait à flot, pendant que la majorité des gens enfumaient la maison du tabac qu’ils fumaient en cigarettes, en cigares ou en pipées.

   Depuis les années 1970, une nouveau centre d’attraction est apparu dans les salons, le téléviseur, remplacé de nos jours par les divers bidules portables à écran.  Alors, dès 23 h, le 31 janvier, tous les regards se tournent vers l’appareil pour assister à la revue humoristique de l’année qui, à part une éclipse assez brève, se termine par le «Bye-Bye» et son décompte des derniers instants de la vieille année.  Évidemment, cette assertion n’inclut pas les jeunes qui préfèrent vivre devant leur ordinateur ou se ruer sur leurs gadgets électroniques.  Avec l’éclatement des familles et les reconstitutions familiales hétéroclites, on s’échange ou on distribue les cadeaux surtout à Noël, sauf peut-être pour les enfants à garde pahorloge-1rtagée qui peuvent encore recevoir une part de leurs présents à Noël et l’autre, au Jour de l’An.

   Avec le temps, on a aussi largement abandonné la coutume de la tournée de la parenté et l’échange des fameux souhaits qui se terminaient immanquablement : «Et le paradis à la fin de vos jours!».  Bien sûr, on variait les vœux.  Ainsi, pour les amoureux, on souhaitait «…de la chance dans vos amours«, pour les célibataires «…un partenaire ou une douce moitié avant la fin de la nouvelle année» et, pour les jeunes «…du succès dans vos études».  Désormais, avec la vie trépidante, si les gens ne se voient pas dans les premières heures ou les premiers jours de la nouvelle année, replongés dans les nécessités du quotidien, ils en oublient jusqu’à l’échange des vœux.

   A la fin du XIXe siècle, dans la majorité des pays, c’est la popularisation du mythe du Père Noël, par la puissance de l’impérialisme étasunien et la publicité tapageuse dans tous les grands magasins, qui a fait passer le jour des étrennes du jour de l’an à celui de Noël, le 25 décembre.   Il n’y a peut-être que dans certains pays de l’est de l’Europe, anciennement sous la coupe de l’empire soviétique, qui résistent encore avec force à ce déplacement.

   Cela n’empêche pas certains vieux dictons français de perpétuer la croyance que : «Jour de l’an beau, mois d’août très chaud»;  «Autant de bonnes journées en janvier, autant de mauvais en mai»;  «Cadeau de janvier, ingratitude de février.»  N’empêche que, comme le premier janvier, au calendrier, il est écrit «Circoncision», on peut se demander ce que cela peut annoncer de bon aux hommes pour le reste de l’année.  Surtout si c’est une femme qui l’a écrit.

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