L’APOLOGIE MÉDIATISÉE DE LA VIOLENCE, COMME DANS LES SPORTS, SERT-ELLE L’HUMANITÉ?

L’anecdote n’est pas nouvelle, mais elle reste d’actualité.  Au Québec, vendredi le 15 mars 2013, à une émission de Denis Lévesque, à TVA, un invité tentait de justifier la violence des sports de contact (comme le catch ou la boxecoup-de-poing et d’autres).  Au résumé, chez l’homme, ces activités auraient leur raison d’être puisqu’elles serviraient d’exutoire normal à un surplus de testostérone.  On pouvait presque en déduire qu’un homme qui ne serait pas enclin à certaines formes de violence ne serait pas un mâle normal.  Il faudrait se demander comment on pourrait servir un tel argument aux nombreuses femmes victimes de violences conjugales ou aux femmes réprimées, même aux peuples soumis, parce que nés à l’époque d’un système patriarcal en déclin qui continue de tenter de s’imposer par la domination et le musellement.

En fait, quand on écoute trop souvent les sports, on en vient à croire que la violence au hockey, au soccer, au football, comme dans nombre d’autres sports mettant des hommes en scène ne sont que des débordements normaux, d’autant plus que, même dans les cas les plus graves, ils sont rarement portés devant les tribunaux, plutôt référés au jugement, généralement complaisant, des associations sportives respectives.  Devant un Denis Lévesque, apparemment interloqué, un invité de son émission éponyme, à TVA, un entraîneur sportif, si le souvenir est bon, avait déjà fait l’éloge de la violence entre mâles, précisant que, nul ne gagnerait à tenter de l’exclure des sports, même si elle comportait des dangers inhérents.

Pour annoncer et promouvoir l’événement, présenté au Centre Bell, où les billets disponibles ont disparu en un rien de temps, le Réseau TVA acceptait de diffuser, dans son bulletin télévisé de 18 h, dans le volet des sports, un topo de Nancy Audet, intitulé «Pesée mouvementée», qui comportait, entre autre, littéralement rapportés, les propos édifiants qui suivent : «On est sous haute tension pour ce dernier face à face.  On doit même séparer les deux combattants (… ) Saint-Pierre n’a jamais semblé aussi hargneux envers un adversaire.  Son entraîneur pense qu’il saura utiliser cette colère samedi soir…)

En passant, ce même combat n’a pas été présenté en des mots plus mielleux ou choisis à la SRC (Société Radio-Canada).  En effet, n’est-ce pas ce que Stéphane Patry, chroniqueur de RDS, appelait simplement «faire place au talent, aux coups, à la technique et à la stratégie».  Ainsi, voilà que, partout, on annonce en toute candeur qu’on va lâcher deux bêtes de cirque enragées dans un combat sanglant, et que cela n’éveillera pas les bons sentiments de quiconque, même que leur rencontre aura attiré, en un rien de temps, une foule record de frustrés, avides de sensations fortes, ce qui avait amené à mettre en vente plusieurs autres billets.

Pourtant, qu’on dise ce qu’on voudra, dans toutes ses formes, la violence s’oppose diamétralement à l’amour, au respect mutuel, et, présentés comme on le fait généralement, les sports virils du genre entretiennent la haine, attisent la vindicte populaire et ils moussent la séparativité, au lieu de favoriser l’Unité.  Plutôt, étrangement, l’unité se forme du sentiment unanime d’une apparente nécessité de se défouler collectivement, par interposition de combattants, ce qui n’est qu’amplifié par la consommation de bière et de drogue.  Il y a des cartels qui s’enrichissent par ce moyen et qui savent qui soudoyer, ce qui retarde les législations appropriées.

Comment des événements de ce genre, qui couvrent un racket financier bien structuré et organisé, peuvent-ils encore exister en 2013?  Ne contribuent-ils pas à faire croire que certaines formes de violence sont légitimes ou acceptables?  La domination, qui dégénère subtilement, chez les êtres humains peu évolués, en jeux de pouvoir, n’est-elle pas l’apanage des animaux, mus par l’instinct de survie, qui savent naturellement devoir assurer la perpétuation de leur espèce en la renforçant constamment?  L’être humain ne prend-il pas sa véritable stature qu’au moment où il abandonne de telles pulsions régressives pour se consacrer délibérément à l’établissement du Règne de l’Amour, ce qui appelle à la cohésion et à la collaboration dans la fraternité et la solidarité?  Ce qui distingue l’être humain de l’animal, n’est-ce pas son intelligence, qui lui permet un retour sur ses actes afin d’améliorer sa conduite?  Car il n’y a bien que lui qui soit capable, à volonté, de violence gratuite, soit du recours à la force brutale,  physique ou psychologique, pour parvenir à ses fins!

Ce n’est pas hier que nous avons commencé à dire que la violence résulte du fait que l’être humain, coupé de la  Source, cherche à s’approprier l’énergie d’autrui par des astuces psychologiques et que, oublieux de la Justice immanente, il cherche à se soumettre autrui ou à se rendre justice par lui-même.  Naissant chez un être complexé, généralement très poltron ou qui doute sérieusement de sa valeur, elle prend sa source dans le désir de dominer l’autre, de se démontrer mieux que lui, pour oublier sa propre perception de lui-même.  C’est précisément la peur de disparaître qui l’amène à voir en tout autre semblable un potentiel agresseur, ce qui ne peut que lui suggérer de développer de gros bras pour l’intimider ou de déployer l’énergie du désespoir, passant le premier à l’attaque, histoire de le terrasser ou de l’éliminer une fois pour toutes.

En effet, il est tellement plus facile de régler le cas de l’autre en le blessant au point de le rendre inoffensif ou en le faisant disparaître que de gérer des relations interpersonnelles difficultueuses.  Elle commence avec les petites vexations qu’on impose à autrui pour lui signifier qu’on est plus fort que lui, qu’on sait mieux que lui, qu’on détient plus de droits que lui sur une réalité, qu’il a moins de valeur que soi.  Elle se poursuit par toutes ces petites incursions illicites et irrespectueuses sur le territoire de l’autre, qui indiquent qu’on ne sait pas qu’il existe des frontières inviolables ou qu’on ignore où s’arrête la frontière de son univers et où commence celle de l’autre.  Elle s’amplifie dès qu’on croit sa vision ou son mode de vie supérieur à ceux de l’autre ou plus légitimes que les siens et qu’on se croit un droit d’intervention pour le mettre au pas.

La violence, c’est le recours de celui qui ne sait pas s’occuper de ses affaires, ne sait pas vivre et laisser vivre, veut s’assurer que son existence ou ses valeurs sont plus estimables que celles d’autrui.  En fait, alors, un être cherche subtilement à inféoder l’autre à sa volonté, à annexer son territoire à son univers personnel, à lui démontrer sa supériorité présumée, quitte à le rendre impotent ou à le faire disparaître.  Essentiellement, la violence exprime la dictature du mental ou la tyrannie de l’ego chez celui qui a perdu le sens de l’Unité de toutes choses.

Dans une conversation, dès qu’une personne ouvre la bouche, elle cherche déjà à manipuler son interlocuteur, prête à dire ce qu’il faut pour obtenir raison ou se donner raison.  Dans tout échange entre les êtres qui n’ont pas encore trouvé la voie du cœur, ceux-ci cherchent à dominer et à obtenir la plus large part –qu’on appelle souvent la part du lion– et s’ils y parviennent, ils en tirent une grande fierté, ils se sentent ragaillardis, ils croissent dans l’estime d’eux-mêmes.  Un être recourt à la violence parce qu’il s’arroge le droit de brimer la liberté d’autrui par manque de respect, plutôt de conscience.

C’est le cas des jeunes d’aujourd’hui, qui livrés à eux-mêmes, ont toute leur vie devant eux, n’ayant d’autre motivation que de trouver de l’argent, de s’accorder tous les plaisirs et de tout s’approprier dans la facilité, laissant le plus difficile aux autres.  Ils veulent constamment obtenir le meilleur de tous les mondes.  Ces enfants rois s’arrogent une importance personnelle, mais ils n’ont aucun respect pour les autres, leur univers, leurs biens, leurs besoins, leur destin.  De crainte d’être exclus de leur clan, ils respectent des codes limites pour s’éviter de se retrouver seuls.  Pour le reste, tout leur est dû, tout leur appartient.  Reflétant leur société matérialiste et individualiste, dépourvus de valeurs profondes, ils sombrent facilement dans la violence.  «Piquer un autre», ce qui signifie le poignarder, quand il s’oppose à leurs fins, pour eux, cela ne représente qu’un geste légitime, un simple réflexe de survie.  En cela, il n’y a plus ni famille ni amis.

Le phénomène de la violence humaine peut s’expliquer par la dégringolade des valeurs, la pauvreté, la promiscuité et la dépendance qu’engendre l’urbanisation.  Mais il s’explique plus largement encore par le déséquilibre des aspects de la polarité dans tout être.  On ne le répétera jamais assez, tout conflit humain commence par un manque d’équilibre au niveau des polarités personnelles.  Avant de manifester un comportement extérieur hostile et agressif, tout être vit présentement en lui-même, surtout une mutilation et un viol de sa féminité intérieure par lesquels il vit un déchirement intime et une violence psychique qui s’exercent contre lui-même.  Il vit un état de conflit intérieur par lequel il tente de dominer les parties les plus vulnérables et les plus fragiles de lui-même parce qu’elles ne trouvent plus de référence stable et valorisante.

L’homme, surtout, commence à peine à accepter son impuissance, ses limites, ses carences, bref, sa vulnérabilité intérieure.  Il n’accorde pas davantage d’attention aux mouvements intimes des autres, surtout des autres mâles, par jeu du miroir.  Car, accepter sa vulnérabilité, cela représente une menace potentielle, celle de voir s’effondrer le fragile équilibre psychique sur lequel repose le fondement de son identité.  Ne pouvant accepter son identité vacillante, l’impuissance et la vulnérabilité des autres le ramènent à ce qu’il méprise le plus en lui, ce qui éveille son agressivité jusqu’à la colère.  Il ne peut se relier à sa féminité dévalorisée et il ne peut compatir à la peur et à la souffrance d’autrui.  On trouve là, notamment, la raison de la montée de l’homophobie, du racisme, de la crainte de toutes les minorités… et de toutes les minorisations.

Ainsi, quand on ne peut éprouver le sentiment de son aspect féminin comme un pouvoir intérieur, pour avoir réprimé trop fortement ses forces inconscientes, on opte pour un succédané de pouvoir en tentant de dominer et de contrôler les autres.  Par peur de soi-même, on se joint à des gangs.  Dans ces tentatives de maîtriser ses peurs inconscientes par la dénégation et la répression, on croit pouvoir endiguer la force et la puissance de ces énergies tyranniques.  Au lieu de les projeter contre les autres, certains retournent parfois leurs pulsions agressives contre eux-mêmes.  Ainsi, les personnes, souvent des dépendants affectifs, peu soucieuses de leur conservation, par manque de goût de vivre, mais portées  un besoin primordial d’affiliation et d’estime, chercheront à s’autodétruire.  C’est la part intime de masochisme féminin qui, coupé de son pôle de vie, l’emporte, amenant à opter pour la destruction ou la mort.

La caractéristique essentielle de la violence, c’est qu’elle inclut une contrainte ou une répression dans l’intention de faire du mal à un adversaire présumé.  En fait, elle affaiblit celui qui la subit et elle défoule celui qui y a recours, mais, en même temps, elle déprime celui qui la subit et elle dégrade celui qui l’utilise.  Elle n’a jamais rien prouvé et elle n’a jamais fait triompher la vérité, d’où elle n’illustre que la bêtise, l’ignorance et un sentiment d’impuissance.  À défaut de se sentir fort intérieurement, le sujet tente de se montrer brave et puissant extérieurement.  Elle échoue toujours dans son dessein, produisant l’effet contraire à celui qui est recherché.  Et elle se retourne contre lui qui a recours à elle, ne pouvant recevoir l’assentiment cosmique.  Ainsi, elle peut apparemment produire un bien transitoire, mais, dans une autre instance, elle engendre un mal permanent.

Qu’elle soit physique ou morale, la violence prend toujours sa racine dans la peur et dans la soif du pouvoir.  Exercée pour le bien comme pour le mal, elle engendre le désordre, le principe de tout mal.  Le chercheur spirituel doit éviter de désapprouver l’agitation légitime qui amène des réformes salutaires et fait évoluer.  Il ne s’oppose pas à l’application de la répercussion, dirigée par les Gardiens de la Justice.  Il s’élève en esprit contre la violence gratuite, contre celle qui dépasse la nécessité et tend à devenir habitude dans les mœurs.  Il s’insurge contre la violence qui fait fi du respect d’autrui, qui sacrifie des innocents, qui viole la règle du jeu, qui engendre le désordre social, qui détruit inutilement les biens, qui provoque la mort de paisibles citoyens, qui menace la paix publique.

Le chercheur sincère réprouve le viol de conscience, décrie le lavage de cerveau, abhorre la profanation des libertés, désapprouve l’intimidation, méprise les jeux de pouvoir, plus subtils.  Mais il ne dénonce rien et il évite de partir en croisade contre le mal.  Sachant que tout a une cause et détient un sens, il préfère rayonner l’amour dans le silence et le secret pour agrandir les consciences.   Il agit psychiquement contre les violences des gens nerveux et hostiles, comme contre celles des gens qui ne sont calmes qu’en apparence, couvant un feu intense d’envie et de jalousie.  Mais il n’essaie pas de contrer la violence par la violence.  Il la dissout par les lois de la pensée créatrice, toujours triomphantes, et par l’alchimie spirituelle, toujours victorieuse.  La compassion peut commander, dans certains cas, une violence salutaire, une sainte réprobation.  Mais il faut alors agir sans haine, sans passion, sans intérêt personnel, sans attachement au fruit de l’action.  Et il ne faut y recourir qu’en dernière instance quand tous les autres moyens ont fait défaut.

Après avoir sereinement manifesté son opposition à une agression, il est toujours légitime d’employer la force suffisante pour paralyser un attaquant.  Mais il ne faut jamais le juger en évaluant ses mobiles plausibles.  On peut protéger le faible pour lui permettre d’échapper à un assaillant, mais sans prononcer la justice, qui est affaire de Dieu. Le mal se détruira toujours par lui-même.  Face à une injustice flagrante, il est toujours difficile à l’homme de trouver une sanction efficace, qui doit du reste relever de la clémente sagesse de Dieu.  Dans un délit ou un méfait, seul Dieu connaît les motifs et les antécédents qui ont amené un être à les commettre et sait comment en tenir compte.  Le peintre russe Svetoslav Roerich a su dire : «La violence hésite à pénétrer sous les voûtes d’une haute cathédrale alors qu’elle s’infiltre dans un antre de laideur.»

Une trop grande masse d’énergie dans un espace anormalement limité explose et se détruit.   On dit qu’une communauté de plus de deux cent mille habitants cesse de se comporter de façon normale.  Aujourd’hui que Dieu est écarté des préoccupations humaines de la majorité et que les églises des villes ne parviennent plus à  rallier les bonnes volontés, les énergies libérées par la masse, laissées sans puissance directrice équivalente, s’affrontent en deux forces contraires avec une violence accrue.  Quel paradoxe de constater que leviolence (1) fait d’avoir regroupé les êtres humains dans les villes a représenté le meilleur moyen de les réunir en ghettos et de les diviser, au lieu de les unir.  On les a entassés dans de grands ensembles, des constructions érigées en dépit du bon sens et au détriment de la Nature, faisant incliner la société vers l’individualisme et, de là, vers une quête d’anonymat.

Dans ces immenses complexes où chacun vit sur le voisin, mais en prenant bien soin de l’éviter, même de l’ignorer, avec seul décor la grisaille du béton et de l’asphalte, les gens consacrent une large part de leurs revenus à payer leur loyer et les commodités courantes.  Sans l’argent nécessaire pour satisfaire toutes les tentations auxquelles ils sont soumis, souvent sans travail, sans but, sans valeur à laquelle se raccrocher, stressés et agressifs, ils errent dans un cadre sans vie.  On le constate dans la baisse du civisme de ceux qui succombent au mal de la délinquance routière ou de la rage au volant parce qu’ils se croient les seuls usagers des artères de circulation des agglomérations ou des routes de campagne ou qu’ils croient y détenir des droits prioritaires.  Loin de la Nature, dans un environnement assourdissant, ils créent leur envie d’exister pleinement, prenant souvent des moyens drastiques pour y parvenir ou pour en sortir : violence ou suicide.  Dans les villes, l’évolution spirituelle n’a pas suivi la mécanisation à outrance.  Ainsi, l’être psychique a perdu au profit de l’être physique.  Et la société, privée d’amour, dépourvue de sa raison d’être, qui devrait se fonder sur l’échange, le partage, la coopération spontanée, y apparaît comme un corps sans âme.

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