LA NATURE COMPLICE DE CELUI QUI LUI OUVRE UN CŒUR D’ENFANT…

Depuis ma plus tendre enfance, je me suis toujours réfugie dans la Nature lorsque je me sentais triste, désœuvré et incompris.  J’y ai toujours trouvé un aspect ressourçant à mes escapades dans les prés ou les forêts.  J’appréciais particulièrement de me retrouver près d’un cours d’eau, peu importe sa dimension.  Ce qui m’amenait à jubiler, au printemps, lorsque la fonte des neiges remplissait les moindres rus et qu’elle multipliait les cascades partout, même sur les moindres pentes.  Pourtant, ce n’est que longtemps après mon éveil spirituel que j’ai personnellement découvert à quel point ses divers règnes peuvent établir avec l’être humain d’étranges connivences.  Le tout commença pendant que j’occupais une grande maison qui me servait en plus de centre d’enseignement et de lieu de consultation.

C’est bien cela, ma prise de conscience des complicités des autres règnes vivants y a commencé suite au décès de mon premier chat.  Bien qu’il n’eût vécu que neuf ans, il méritait bien cetteMaison - 2005-07-04 petit délivrance provoquée par une grave maladie rénale.  Il ne s’en plaignait pas trop, mais il faisait tellement pitié à voir.  À sa mort, j’ai ressenti une peine profonde, mais pas au point de laisser les vannes s’ouvrir.  À l’époque, je ne savais pas encore pleurer.  J’ai eu juste assez mal pour prendre la résolution de ne plus jamais garder d’animal de compagnie.

C’était ignorer les décrets du Destin.  À quelques semaines de là, par une soirée tiède, alors que j’avais reçu des amis à dîner, après le café, je les avais invités à passer sur le grand balcon extérieur du premier étage, pour trinquer à notre amitié.  Ainsi, de verre en verre, la soirée s’est prolongée jusqu’aux petites heures du matin.  L’immense maison que j’habitais se dressait à près d’un quart de kilomètre de la grande route.  Vers les quatre heures, alors que nous nous perdions davantage dans nos pensées que nous ne parlions, une voiture a rompu le silence de la nuit.  Elle s’immobilisa un moment en bordure de la route, tous phares allumés.  Nous avons entendu une portière s’ouvrir et se refermer, puis l’automobile est repartie dans une forte accélération.

Environ dix minutes plus tard, nous avons entendu un animal se plaindre, du côté de la route, ce qui attira quelques commentaires, sans plus.  Mais, quelques minutes après, les sons se sont renforcés, comme pour traduire un appel désespéré.  Puis, dans l’éclairage du projecteur de surveillance, nous avons aperçu une boule de poil sombre s’avancer dans la plate-bande de fleurs, en contrebas.  Pour un moment, d’après le pelage de l’animal, nous nous sommes demandé s’il ne s’agissait pas d’un jeune raton-laveur.  Après tout, comme je ne connaissais rien du langage de cette espèce sauvage, j’aurais bien pu me tromper.  Mais la petite boule de poil ne se fit pas attendre.  Nous entendant passer des commentaires, elle s’élança d’une traite dans le long escalier, nous passa entre les jambes, parcourut le large balcon de trois allers-retours, pour venir s’immobiliser exactement à mes pieds, sous la table de pique-nique.

Pourquoi cet animal m’avait-il choisi parmi les cinq ou six convives restés à veiller?  Il ne tarda pas à s’agripper du mieux qu’il le pouvait à mon pantalon, à se hisser de peine et de misère jusque sur mes genoux, puis à monter jusqu’à mon visage.  Je réalisai qu’il devait s’agir d’un jeune chaton d’environ trois ou quatre mois, un orphelin apeuré qui se cherchait un refuse.  Mon premier réflexe fut de l’offrir avec insistance à tous les invités.  Mais la petite bête, une chatte, ne voulait rien savoir d’eux, pas plus qu’ils ne voulaient en savoir d’elle.  Ils avaient beau la prendre pour la caresser, elle se mettait à gémir si misérablement que les uns les autres me la refilaient dépités.  Même dans mes bras, elle ne cessait de se plaindre, mais, au moins, elle ne faisait aucun effort pour se sauver.

Alors, malgré que ce ne fût pas mon habitude de parler aux animaux, je lui fis savoir verbalement que j’acceptais de l’héberger pour la nuit, mais que, le lendemain, elle se retrouverait dans un refuge pour animaux abandonnés.  Cela ne sembla pas trop l’intimider puisqu’elle se fit de plus en plus câline et frôleuse, faisant alterner les miaulements stridents et les ronronnements puissants.  Je ne vous mens pas : pendant quatre jours, elle ne me lâcha pas d’une semelle.  J’avais beau la poser par terre, de son mieux, elle me remontait dans les bras, que je sois assis ou debout.  Et la nuit, aucun moyen de l’écarter, car elle poussait des cris poignants –qui réveillaient mes colocataires– tant que je ne la plaçais pas sur le deuxième oreiller de mon grand lit.  Ce que j’avais peur de l’écraser en me tournant pendant le sommeil!  Inutile de dire que, pendant ces jours, je n’ai pas beaucoup dormi.

C’est ainsi que, attendri, je finis par lui dire que je l’acceptais comme animal familier et comme compagne d’évolution.  Du coup, un phénomène incroyable se produisit : la petite chatte –car j’ai fini par penser à identifier son sexe– s’est tue complètement.  Et, depuis, je ne l’ai à peu près plus jamais entendue miauler, au point que je me demandais, parfois, si elle n’avait pas perdu la voix.  Surtout, elle afficha une indifférence totale à mon endroit.  Comme je laissais une fenêtre entrebâillée pour la laisser aller et venir –à la manière que j’avais traité son prédécesseur– et que je gardais sa gamelle pleine de nourriture, je ne la voyais à peu près plus jamais, pas plus de jour que de nuit.  Je l’ai cherchée souvent, mais elle se tenait dans l’immense bosquet derrière la maison, où elle devait s’être trouvé des congénères plus amusants et se pratiquer à la chasse.  Parfois, je l’entrevoyais dans la grande prairie, du côté avant, de l’autre côté de la rue.  Ce qui me donnait des sueurs froides tellement je craignais qu’elle ne se fasse écrabouiller en traversant une artère de campagne aussi passante.  À part quelques rencontres furtives, je ne pouvais savoir si elle était vivante autrement qu’en observant qu’elle vidait son plat régulièrement.  On aurait dit qu’elle profitait de la nuit pour venir manger afin d’éviter de me rencontrer.

À quelques mois de là, les événements se précipitèrent pour moi.  Suite à un conflit avec mon propriétaire, sans me consulter, celui-ci avait décidé de louer le deuxième étage, en concurrence du logement que je lui payais, pour me créer des ennuis et me forcer à prendre la décision de partir.  Comme je ne détenais qu’un bail sur parole, j’étais très menacé, ma situation ne tenant plus qu’au fil de ses humeurs.  Il loua cet espace à des surveillants chargés de s’occuper de drogués et de sentenciés à des travaux communautaires qui, seulement quelques jours après leur arrivée, se procurèrent un chien.  Inutile de dire que là, c’était le bordel.  Je n’apercevais plus souvent ma jeune chatte dans les parages.  Je me mis à la chercher, demandant l’aide de l’un des nouveaux venus qui, par ses attitudes, se montrait sympathique à ma cause.  Comme il passait des journées à se bercer sur un des balcons supérieurs, il était bien placé pour observer ce qui se passait dans les alentours.  Un beau jour, il vint frapper à ma porte pour me dire qu’il venait de voir mon animal de compagnie traverser la route.  Je m’empressai d’aller vérifier ses dires qui se démontrèrent exacts.  J’appelai ma petite chatte.  Et, miracle, elle me retourna un appel si désespéré que j’en eut le cœur brisé.  Je m’avançai vers elle et elle s’élança vers moi.  Je la pris tendrement dans mes bras et je la ramenai à la maison.  Elle apprécia tellement mon geste de compassion qu’elle recommença à me suivre partout au point qu’elle ne sortait plus.

Au centre, le climat dégénéra rapidement, ne tardant pas à devenir infernal.  Il fallait que je pense à partir si je voulais garder ma santé physique et mentale.  Mais comment m’y prendre quand je m’étais procuré tant de meubles et de matériel pour meubler et tenir ce centre?  Dans l’intervalle, une de mes sœurs cadettes, que je n’avais pas vue depuis des années, se présenta chez moi.  Au cours de la conversation, elle me signala que j’étais l’enfant de la famille qu’elle connaissait le moins et qu’elle aimerait mieux me connaître.  Elle se permit même de me dire que, puisque ses enfants avaient quitté le foyer et qu’elle vivait seule, elle apprécierait bien que j’aille faire un long séjour chez elle.  En fait, j’avais quitté la maison quand elle n’avait que cinq ou six ans et nous nous étions revus très peu depuis.  Sur le coup, je ne compris pas la planche de salut qu’elle me lançait.  Ma relation avec le propriétaire s’aggrava au point qu’il me menaça de violences physiques, m’avertissant même qu’à défaut de rentabiliser la grande maison, il commençait à songer à l’incendier l’une de ces nuits.

Malade et épuisé, je n’avais plus le moral à discuter.  Alors, je me suis souvenu de la proposition de ma jeune sœur.  Je l’appelai et elle confirma son offre.  D’où je lui rétorquai : Prépare-toi, j’arrive.  En deux temps et trois mouvements, je louai un camion de déménagement, je dis adieu à mes collaborateurs, je plaçai mes chats en gardiennage prolongé et je m’enfuis me réfugier chez ma sœur.  Je dis mes chats, car, dans l’intervalle, j’avais adopté un deuxième chat de la Société protectrice des animaux, un petit mâle, lui destinant le rôle de compagnon de ma petite chatte.  C’est penaud, humilié, le cœur brisé, l’âme vacillante, que j’arrivai chez ma consanguine.  Bien que je tentasse de garder bonne contenance, je me présentai chez elle rempli d’un profond sentiment d’échec et de trahison.

Quelques jours avant cette activation tourbillonnante de ma vie, une amie, une grande voyante –que j’avais demandé à rencontrer, comptant qu’elle me remonterait le moral– m’avait dit que j’avais bien fait de partir d’où je venais parce que, avec ma tâche écrasante, la maison, plutôt malsaine, parce que mal ventilée et humidifiée, risquait de m’emporter.  Sans préciser davantage, elle avait ajouté que, sous peu, je serais guidé par une colombe blanche.  Puis elle m’avait expliqué que tout ce qui se préparait, qui allait se précipiter et chambarder ma vie, arrivait dans l’ordre parfait d’une nouvelle affectation cosmique.  À ses dires, j’avais été préparé à adopter temporairement l’humble rôle de pèlerin pour refaire mes forces et pour aller produire une différence significative dans la vie de personnes sincères qui n’en risquaient pas moins de se perdre dans les illusions de la vie matérielle.  Alors que ces personnes m’hébergeraient, croyant me rendre un grand service, c’est moi qui leur servirais de bouée de sauvetage, si j’acceptais l’offre de la Hiérarchie de leur offrir ma compassion dans un service discret.  Réconforté par ces propos, j’acceptai de bonne grâce de séjourner chez quelques personnes, gardant mon pied-à-terre chez ma sœur.

Chez ma sœur, j’ai passé de bien agréables moments, entouré de déférence et traité aux petits oignons.  En retour, je me suis chargé de la délivrer de quelques corvées et d’effectuer des réparations qu’elle devait toujours remettre par manque de temps, de moyens  ou de compétence.  Mais celle-ci possédait deux chattes, l’une étant la progéniture de l’autre.  C’est là, mieux qu’ailleurs que j’ai appris que, quand une chose doit arriver, rien ne peut s’y opposer.  Un jour, au début de l’hiver, il s’est présenté un immense matou panaché dans la porte-patio.  Jour après jour, en dépit du froid et malgré qu’on ne lui portait pas attention, il revenait se frôler dans la moustiquaire de la porte et il nous regardait vivre à l’intérieur.  Ma sœur, qui espérait le voir partir, à cause de la saison, me recommanda fermement de ne pas lui offrir de nourriture.  Ce que je respectai.  Mais ses sempiternels retours m’intriguaient et me touchaient.  Alors, j’ai commencé à sortir et à aller lui offrir de l’affection.  Sa bonne forme et la qualité de son pelage m’ont vite confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un orphelin, mais d’un assoiffé de tendresse.  Je n’avais jamais rencontré de mâle aussi attachant de ma vie.  Alors, avec lui, je me suis payé de fort bons moments.

Ma sœur, émue par mon attachement, me donna d’elle-même la permission de lui offrir des gâteries félines.  Mais elle me prévint qu’il n’était pas question de le faire entrer dans la maison.  Alors, à l’extérieur, je lui ai aménagé une boîte de bois assez douillette et étanche, pour lui permettre de nous observer à partir d’un milieu plus sain.  De tout le temps que j’ai séjourné chez ma sœur, jamais il n’a passé une journée sans se rapporter à son poste.  Pendant ces jours sombres, il devint ma première consolation.  Un jour que je devais sortir, l’une des chattes, qui, de toute sa vie, n’avait jamais mis le nez dehors, me passa entre les jambes et, ravie, fila à l’extérieur.  Je ne parvins pas à la rattraper.  Quand elle revint quelques jours plus tard, le poil hirsute et l’air dégagé, j’ai dû réaliser que le fameux matou ne fréquentait pas les parages pour ma gentillesse, mais parce qu’il se cherchait une compagne de jeux plus intéressante que moi.  Et, effectivement, il l’avait engrossée.  À une semaine de là, il arriva la même chose avec la deuxième chatte qui, comme de raison, revint également inséminée.  Ah! ce que ma sœur m’en a voulu, car elle imaginait le scénario qui allait s’ensuivre!  C’est ainsi que, quelques semaines plus tard, les deux chattes mirent bas, cinq minets chacune, l’une le jour de mon anniversaire, l’autre une semaine plus tard.

Le fait que l’un des chattes ait accouché le jour de mon anniversaire me laissa penser que le Ciel voulait m’offrir un présent amoureux.  Comme j’avais toujours désiré posséder quatre chats pour figurer les quatre Piliers cosmiques, je crus que mes vœux avaient été exaucés.  Alors, pour faciliter les choses à ma sœur, je pris la résolution d’adopter deux chatons, un de chaque chatte.  Ainsi, elle n’aurait plus à disposer que des huit autres.  La Vie fit bien les choses puisqu’elle leur trouva preneur en un rien de temps.  Lorsque les chatons furent capables de sortir de leur boîte d’eux-mêmes, pour bien fixer mon choix, il me vint l’idée de m’allonger dans la pièce où ma sœur les gardait et de choisir les deux premiers qui viendraient à moi d’eux-mêmes.  J’en avais repéré un qui me plaisait particulièrement et j’espérais bien qu’il serait du nombre.  Tel ne fut pas le cas.  C’est un semblable, de couleur caramel plus foncé, qui se dirigea le premier vers moi, alors que les autres restaient complètement indifférents à ma présence.  Jamais de l’heure que j’y ai passée, un autre chaton n’a posé de geste significatif à mon endroit, se contentant de jouer entre eux.  Alors, je me déterminai à choisir mon petit chaton préféré et celui qui m’avait témoigné de l’intérêt.  Avec mes deux autres chats placés en gardiennage, j’obtenais ainsi mon quatuor.

Petite anecdote intéressante : l’une des deux chattes, la plus jeune, à sa première expérience maternelle, ne parvenait pas à produire suffisamment de lait pour sa portée.  Alors, l’autre chatte, qui, comme il a été dit, était sa génitrice, déménagea tous ces chatons avec les siens et elle veilla à les nourrir de son mieux.  Quand vint le moment du sevrage, pour avoir héroïquement accompli sa mission, elle était tellement faible et amaigrie qu’elle n’était pas reconnaissable. Mais imaginez les concerts de ronronnements que j’ai entendus lorsque je m’approchais du placard dont l’entrée était fermée par une haute pièce de contre-plaqué et où les dix chats tétaient indifféremment une mère ou l’autre.  Pour tout dire, je peux compter ces moments parmi les plus beaux de ma vie.

Mais quel que fût mon bonheur à cet endroit, je finis par me lasser de cette vie d’errances qui m’imposait d’habiter chez d’autres gens et de vivre loin de mes chats, coupé des rares amis qui m’avaient gardé leur loyauté.  Surtout que je me sentais tellement désœuvré et inutile.  C’est ainsi que, après quelques mois de séjour chez ma sœur, je l’informai que je me préparais à la quitter, sans savoir où je devrais échouer.  À ma grande surprise, elle me répondit qu’elle venait de rencontrer une dame de ses connaissances qui cherchait à louer une maison nouvellement acquise.  Les connaissant fort bien, elle savait que je pouvais compter sur leur compréhension, leur discrétion et leur bonté.  Son époux, un paysan, venait d’acheter une troisième ferme laitière et il ne savait quoi faire de la maison.  .

À ce propos, imaginez-vous que cette famille me loue, sur parole, ladite maison depuis treize ans au même coût de loyer que la première année, en plus d’assumer tout son entretien.  Et ils interviennent ponctuellement pour les réparations au moindre bris que je leur signale.  Même que, plutôt que de remettre cette maison à l’un de leur fils, lorsqu’il s’est mis en couple, ce à quoi elle était destinée, ils ont préféré lui en acheter une autre pour éviter d’avoir à me déloger.  Il faut le faire, n’est-ce pas?  Si cela, ce n’est pas de la complicité cosmique, fondée sur l’amour inconditionnel, je me demande bien de quoi il s’agit!  Car ces gens, qui ne savent pas grand-chose de ce que j’enseigne ni de ce que je vis et qui ne me doivent rien, ne le font sûrement pas simplement pour mes beaux yeux!

Lorsque j’appris la nouvelle de cette possibilité de location, j’étais toujours malade et sans revenus et je ne pouvais plus compter que sur sept-cent-cinquante dollars (750 $) que j’avais placés à la banque.  Alors, je devais faire preuve d’une grand foi pour faire le pas de la louer.  Pour cette raison, je retardai un peu la transaction, espérant trouver une alternative plus rassurante.  Deux mois plus tard, l’épouse du fermier me rappela d’elle-même pour me demander si leur maison m’intéressait toujours puisque d’autres gens demandaient à la louer.  Elle ajouta que, par amitié pour ma sœur, elle m’avait gardé la priorité de choix au cas où j’aurais maintenu mon désir de l’occuper.  Je pris cet appel pour un signe de la Providence et je me rendis visiter la maison, ce que je n’avais pas fait à la première offre.  Il s’agissait d’un pavillon de banlieue assez récent, entresol fini, divisé en huit pièces, sans compter les deux salles de bain.  Ainsi, on m’offrait plus que ce dont j’avais besoin dans l’immédiat à un prix dérisoire.  Notamment, à l’étage inférieur, je pouvais disposer d’une grande salle, au cas où je déciderais de recommencer à dispenser des cours.

Non sans quelques appréhensions, j’ai fini par accepter l’offre avec gratitude et, trois jours plus tard, je déménageais en ce lieu, laissant ma sœur éplorée d’un si rapide départ.  Je me suis empressé de placer les meubles et de ranger tout mon bataclan afin de récupérer au plus vite mes quatre chats : Merveille, Jovial, Douceur et Amour.  Puis, ce travail de rangement complété, à la fois content et déprimé de me retrouver complètement seul, encore assez faible, je m’affalai sur le sofa de la salle de séjour, l’air hagard.  Une nouvelle vie commençait, mais je ne savais pas de quoi elle serait faite.  Infiniment triste, perdu dans mes pensées, le regard vide, je regardais fixement dehors par la grande fenêtre panoramique.  Soudain, du coin de l’œil, je vis quelque chose bouger sur l’un des silos de la grange, placé juste en face, de l’autre côté de la route.

Y regardant plus attentivement, j’aperçus, au sommet de la coupole du silo, une colombe blanche entourée de plusieurs pigeons de couleur.  Simultanément, la colombe, entourée des pigeons, placés en cercle autour d’elle, se dirigea vers ma fenêtre, venant presque frôler le toit de la maison.  Puis, elle retourna se percher d’où elle venait.  Trois fois, elle reproduisit ce manège à l’identique.  Puis, la volée retourna se poser un moment sur le silo pour disparaître dans la Nature pendant plusieurs heures.  Je fus particulièrement frappé par la symétrie du rassemblement de ces oiseaux, regroupés dans un cercle parfait autour de la colombe.  Les pigeons ont l’habitude de se déplacer en groupe, de façon fort harmonieuse, mais jamais dans une configuration aussi parfaite.  À partir de ce jour, pendant plus de huit ans, j’aperçus régulièrement la colombe venir se nourrir, seule ou avec le groupe de pigeons, sous un gros arbre derrière la maison.  Car, quelques jours après mon arrivée, j’y avais suspendu quelques mangeoires pour attirer les oiseaux.  Mais il a fallu quelques mois avant que ces volatiles découvrent ma cachette de victuailles.  Après leur découverte, ils se mirent à piller la nourriture que je destinais à des oiseaux plus petits et moins voraces, vidant, en les renversant par leur poids, les mangeoires que j’y avais installées.  Hélas, je ne disposais pas de mangeoires fixes pour régler le problème de cette intrusion massive. Alors, je lançai un appel au Ciel pour qu’il me délivre de ces pilleurs désobligeants.

Mon appel n’obtint pas d’écho immédiat.  Alors, je me résignai à mon sort au point que je finis par trouver du charme à ces pigeons gourmands et que je finis par les aimer.  À cause de ma solitude, je trouvais leur présence régulière rassurante.  Mais, comme j’avais oublié d’annuler mon appel à l’aide, à mon grand désespoir, quelques années plus tard, se présentèrent d’abord un couple de buses, puis un autre d’éperviers qui, en quelques mois, décimèrent la colonie.  L’automne dernier, outre ma colombe blanche, qui veillait sur mon domaine et qui semble être morte de sa belle mort, il ne restait qu’un couple de pigeon et un pigeon solitaire qui ont disparu au cours de l’hiver.  Il y a au moins un an que je n’ai par revu de pigeons dans les parages, mais pas davantage de buses ni de faucons.  Curieusement, ces deux espèces de rapaces n’ont jamais attenté à la volée de tourterelles tristes, des oiseaux qui comptent pourtant parmi leurs proies et qui accompagnaient souvent, un peu à l’écart, celle des pigeons.  Il faut dire que, dans mon cœur, jamais je n’avais prononcé d’anathème aussi virulent contre ces petits oiseaux –particulièrement sympathiques et prudents, en raison de leur discrétion et de leurs mœurs paisibles– que contre les vilains pigeons.

Après avoir noté l’étrange manège de la colombe blanche et du groupe des pigeons qui avaient l’habitude de l’accompagner, il se produisit des coïncidences étranges.  Deux semaines après ce phénomène, sans en être informée, une étudiante, une artiste dans l’âme, devenue une amie assez proche, m’apporta une couronne de rotin, assez semblables à la couronne d’épines de Jésus, piquée, à sa base, d’une colombe blanche.  Deux semaines l’une des jumelles de la famille, que je n’avais pas revue depuis des années, se présentait chez moi, porteuse d’une couronne de cônes de conifères sertie de nombreuses imitations de petits cadeaux.  Elle accompagnait son présent d’une carte à l’effigie d’une colombe blanche.  Deux semaines plus tard, comme on se rapprochait de la période des fêtes, ma belle-sœur se présenta chez moi pour m’offrir une couronne de branches de pin, en guise de décoration de Noël à accrocher à la porte principale de mon domicile, une autre couronne piquée d’une colombe blanche.

Aucune de ces personnes n’était au courant du phénomène que j’avais vécu ni de la démarche des autres visiteurs.  N’était-ce pas étrange?  Ces faits n’étaient-ils pas porteurs d’un message?  Pour ma part, j’en ai déduit que, en ces lieux, je traverserais une première phase de grand dénuement et de grand détachement qui m’amènerait, en deuxième lieu, à porter de nouveaux fruits et qui, ultimement, me conduirait à renaître et à reprendre goût à la vie.  Le mot Noël ne signifie-t-il pas autant nouvelle année, donc nouveau cycle, que rénovation?  Et je peux vous assurer que, au cours des treize années que j’y ai vécu, c’est rigoureusement ce qui s’est passé.  Du moins jusqu’à la mort de la jolie colombe blanche qui, curieusement, fut rapidement remplacées par quelques corneilles.  Or la corneille symbolise, égale à l’aigle, l’oiseau diurne du Père et du Soleil, l’oiseau nocturne de la Mère et de la Lune qui mène à travers les méandres du labyrinthe intérieur pour diriger tout droit, dans sa protection, à la lumière qui brille au bout du tunnel de la Voie évolutive.

Mais, si j’en reviens aux premiers jours de mon installation dans la demeure que j’habite toujours, à la campagne, j’y ai vécu d’autres connivences étranges avec la Nature.  Comme c’était l’automne, un jour, le propriétaire se présenta à la maison, avec son tracteur tout équipé, pour me proposer de me labourer une pièce de terre, derrière la maison, afin que je puisse m’y faire un jardin, si cela me chantait.  Je lui répondis que j’y réfléchirais.  Pour tout dire, je n’avais pas le moral à me surcharger de travail.  Sur l’entrefaite, au moyen de son bulldozer, il avait décidé d’enterrer une immense roche qui encombrait l’arrière-cour et à araser un espace assez vaste qui avait jadis été occupé par un poulailler et d’autres bâtiments et dont il restait des fondations, plus loin, le long d’un hangar.  Ainsi, il agrandissait son pré d’un grand espace de culture.  Pour le taquiner, je lui ai demandé s’il ne mettrait pas à ma disposition cet espace nouvellement dégagé pour en faire mon jardin, ce qui me permettrait de paysager, à mes frais, l’espace qui entourait la maison.  À ma grande surprise, il acquiesça spontanément à ma demande avec le plus grand des plaisirs.  Mais ce n’est que l’année suivant que je décidai de me faire paysagiste en herbe sans savoir à quel point je devrais apprendre de mes erreurs de débutant dans le métier.

Pour ce premier automne en ces lieux, je ne me suis pas beaucoup occupé ni à l’intérieur ni à l’extérieur.  Je préférais marcher autour de la maison et rêver de ce que je pourrais y faire si jamais j’en obtenais les moyens.  À cause du froid humide, qui me transissait encore facilement, je ne m’éloignais jamais beaucoup de la maison.  Mais j’aimais me rendre au bout du terrain qui m’avait été gracieusement légué pour contempler de ce point le paysage en contrebas formé d’une chaîne de magnifiques collines ondulantes recouvertes d’une grande forêt d’un vert foncé entrecoupée de prés d’un vert plus clair.  Je n’étais pas seul à admirer la contrée puisque des peintres venaient régulièrement s’installer au bord de la route –que j’apercevais encore très bien du point le plus élevé, à l’extrémité de mon terrain– pour y esquisser des croquis.  Mais, après le coucher du soleil, ce qui m’étonnait le plus, du point où je me trouvais, c’était l’étrange brouillard qui flottait régulièrement dans la direction de l’érablière qui se dressait derrière la maison.  Soir après soir, il se levait une triple nappe vaporeuse, l’une plus dense à l’orée de la forêt, une moins dense entre la forêt et une plantation de conifères et une troisième nappe encore moins dense au-dessus d’un petit ru qui coulait vers le boisé de conifères.  Régulièrement, à travers ce brouillard, il se formait un espace clair en arche triple au-dessus de l’allée qui conduisait jusqu’à l’érablière.  J’avais l’impression de capter les plans de conscience superposés de ce lieu.  Il m’est arrivé de penser qu’on me révélait l’emplacement d’un Portail cosmique.

Intrigué par le phénomène, qui relevait, à mon avis, autant du miracle que du mystère, je me suis peu à peu aventuré vers cette forêt afin de l’explorer.  J’y ai découvert des allées larges et fort bien dégagées qui servaient autant à relier les prés des deux fermes voisines qu’à sortir le bois de coupe.  Ainsi, je découvrais un nouveau terrain de jeu.  Assez versé dans les sciences naturelles, je n’ai pas tardé à découvrir que je pourrais y cueillir, selon les saisons, une belle variété de petits fruits sauvages, des poireaux des bois, des noix et des champignons comestibles et recueillir des racines de gingembre canadien qui donnent de si bonnes friandises.  Puis, l’hiver, je pourrais aller m’y adonner au ski de fond.  J’y ai également découvert une variété d’arbustes qui, pour compenser mes faibles moyens, pourraient servir à décorer les espaces trop dégagés autour de la maison où j’habitais.

C’était ignorer que le Créateur m’enverrait des auxiliaires qui m’offriraient de belles cargaisons de plantes décoratives en plus de m’aider à les répartir à la grandeur du terrain qui avait été mis à ma disposition.  Aujourd’hui, je peux admirer trente-deux plates-bandes fleuries de différentes tailles.  Mais quel travail d’entretien elles requièrent!  Pour ce qui concerne le phénomène du brouillard, il me laissa d’autant plus perplexe que, les années suivantes, il ne s’est jamais reproduit de cette manière ni de façon aussi régulière.  Les deux années suivantes, c’est plutôt le vent qui s’est mis de la partie, jusqu’à m’inquiéter.  Parce que, jamais de toute ma vie, je n’avais assisté à des bourrasques aussi violentes.  Souvent, j’en venais à craindre que le toit de la maison soit emporté ou que mes arbres soient arrachés.  Ce phénomène purificateur finit aussi par se dissiper.  Comme j’habite dans une vallée qui forme un entonnoir, le vent souffle encore assez souvent et assez fort, mais jamais de façon aussi puissante qu’il l’avait fait pendant ces années.  Il est vrai que j’ai placé une sphère de protection imaginaire pour couvrir l’espace qu’on a assigné à mon usage exclusif.

Après avoir décidé d’explorer cette merveilleuse forêt dans tous ses recoins, j’ai noté qu’à mon arrivée, un pivert se mettait à battre du bec contre un arbre.  Après y être entré, il cessait généralement son manège, sauf si je me mettais à cueillir quelque chose.  Étrangement, comme j’étais porté à rapporter de mes cueillettes plus des quantités plus grandes que j’en avais besoin, au moment où j’allais exagérer et dépasser mes besoins, il sonnait l’alerte et avec d’autant plus d’insistance que j’en mettais moi-même à abuser de mon privilège de cueilleur.  Un jour, après des semaines de quête inutile dans le boisé, comme j’y étais arrivé tôt et que j’avais le temps, je résolus de l’arpenter en entier pour découvrir s’il y poussait des chanterelles (ou girolles), mon espèce de champignons préférée.  Je savais que c’était à peu près le moment de l’été idéal pour en trouver, s’il y en poussait.  Je ne sais pourquoi, mais il me revint soudain un souvenir de lecture.  On y racontait que, si on faisait confiance aux Esprits de la Nature, lorsqu’on cherche un élément dans un bois, on pourrait être guidé vers lui, s’il s’en trouvait, par un oiseau.  Au même  moment, j’entendis chanter une grive pas très loin de moi.  Trouvant la coïncidence étrange, je me dirigeai dans la direction d’où provenait le sifflement.  Environ trente mètres plus loin, je trouvais une colonie de ces délicieux champignons, là où il me semblait bien être passé, juste assez pour une bonne omelette.  Je choisis d’en émietter un et de le répandre dans le sous-bois, à l’orée de l’érablière, pour vérifier si les spores n’entraîneraient pas lieu à l’éclosion d’autres colonies.  Deux ans plus tard, je constatai qu’il y poussait bel et bien des chanterelles.

Mais la Nature ne procède pas toujours par des détours agréables pour atteindre ses fins.  J’ai vite remarqué que les chats de la ferme d’en face et d’autres petits animaux sauvages se faisaient happer par les véhicules en traversant la route.  Sur cette voie très pratiquée, aux heures de pointes, les conducteurs conduisent vraiment, pour la majorité, à une vitesse très supérieure à la limite permise.  Alors, comment ces petites bêtes peuvent-elle essayer de la traverser sans risquer leur vie?  Malgré ma crainte morbide, je laissais mes chats sortir, autant pour qu’ils vivent une vie plus normale que parce que les deux premiers en avaient déjà l’habitude.  Et il arriva ce qui devait arriver.  Un jour, je dus quitter la maison, dont j’avais confié la garde à un ami, pour aller donner une conférence dans une ville assez éloignée.  En sortant de la cour, je vis mon plus gros chat, Jovial, assis immobile, à la manière d’un bibelot, en bordure de la route.  J’eus un étrange pressentiment, mais comme j’avais accéléré la voiture, j’omis d’arrêter et de rentrer mon chat à l’intérieur de la maison, comme j’en avais l’intuition.  Je tentai de me consoler de mon abstention en me disant que ma peur maladive me trompait et qu’il n’arriverait rien.

À mon retour, à peu près où je l’avais aperçu, je retrouvai mon animal allongé en bordure de la route, raide mort, la langue pendante.  Sur la portion solide de l’accotement où il gisait, il fallait vraiment qu’une voiture ait fait un crochet pour l’atteindre.  Cette constatation me troubla et j’eus pitié de certains spécimens humains.  Je décidai d’enterrer la petite bête dans le fossé près de son lieu de transition, puis j’entrai dans la maison l’air sombre.  Mon gardien me demanda s’il pouvait aller dormir, parce qu’il était fatigué, me prévenant que l’un de mes chats n’était pas entré.  Je serrai les dents et je restai coi pour ne pas l’accabler.  Je ne lui appris le triste destin du chat que le lendemain.  Mais moi, cette nuit-là, je dormis très mal, sentant que ma crainte de voir se produire un autre drame s’était décuplée.  En même temps, je sentais monter en moi la peine et la colère que la Hiérarchie ne m’ait pas épargné ce deuil.

L’un de mes trois autres chats me tenait particulièrement à cœur en raison des affinités que nous avions développées.  S’il était dans la maison, dès que je m’allongeais sur le fauteuil de la salle de séjour, pour regarder la télé, il montait sur moi et venait se coucher de tout son long sur mon bras droit, appuyé fermement sur le dossier.  Et là, il ronronnait de toutes ses forces, me lançant des œillades langoureuses et s’allongeant souvent une patte pour me caresser le menton.  Quand je tardais à lui accorder de l’attention, il redoublait d’efforts pour l’obtenir par nombre de gestes tendres.  J’étais ébahi par ce comportement affectueux, presque humain.  Inutile de dire que, alors que Douceur était couché près de moi, aucun autre chat n’était autorisé à s’approcher de moi, sinon, habituellement fort pacifique, il déclenchait les hostilités, s’assurant de toujours vaincre.  Au point que, en pareille circonstance, les autres chats n’osaient pas m’approcher et qu’ils frôlaient les murs pour aller se cacher dans la cuisine, lorsqu’ils entraient par la fenêtre située à proximité.

Un soir, au début de l’hiver, j’avais convoqué les étudiants qui avaient renoué avec moi à une méditation, à l’occasion de la pleine lune.  Ils étaient bien prévenus d’entrer de manière à empêcher les chats de sortir dès la brunante.  Comme plus personne ne se présentait à la porte depuis un moment, je crus que tous les méditants étaient arrivés et je descendis les rejoindre à l’entresol.  Alors que je me dirigeais vers mon bureau, je n’avais pas atteint le milieu de la pièce que j’entendis du bruit à la porte d‘en haut.  Je me précipitai pour m’imposer en rempart contre mes chats qui ne demandaient qu’à sortir.  Comme je parvenais au bas de l’escalier et que je levais la tête pour identifier le retardataire, je reconnus ma belle-sœur qui, contrairement à son habitude, entrait sans porter attention à ce qu’elle faisait, gardant la porte béante pour entrer quelque chose.  Il faut dire qu’elle était déjà assez vexée d’avoir été retardée par un impondérable et qu’elle avait la tête ailleurs puisqu’elle avait dû prendre une autre voiture que les autres membres de sa famille pour venir se joindre à nous.  Comme j’allais lui dire de prendre garde, je vis Douceur lui filer entre les pattes.  Je montai en vitesse pour tenter de le récupérer.  Mais ce fut peine perdue puisqu’il s’était faufilé sous les voitures des visiteurs dans la direction de la grande route.

Comme je ne pouvais retarder la séance de méditation trop longtemps, c’est la mort dans l’âme que je dus me résigner à revenir sur mes pas pour animer la soirée.  En effet, j’avais le pressentiment de ce qui allait se produire.  Depuis trois jours, ce même chat avait complètement changé d’attitude avec moi.  Il m’approchait, mais il ne montait plus sur moi et il me regardait intensément en lançant des miaulements puissants et lugubres.  Mon amie voyante, qui était passé chez moi sur l’entrefaite, me signala que, par des plaintes aussi prenantes, il ne pouvait qu’essayer de me prévenir d’une réalité éprouvante.  C’est dans cet état d’esprit que, au passage, je ne manquai pas de lancer à ma belle-sœur une œillade assassine, la menaçant de l’index.  Elle comprit qu’elle aurait des comptes à me rendre et qu’elle aurait droit à de sévères remontrances avant son départ.

À la fin de la rencontre, la plupart des méditants décidèrent de rejoindre directement leurs quartiers, mais une étudiante, qui avait récemment noué avec moi une relation d’amitié, me demanda de rester à veiller un moment.  J’acquiesçai de mauvaise grâce, mais je me dis que cela m’aiderait à me distraire dans l’attente du retour de mon chat.  Bien que les heures passassent, elle ne parlait pas de partir alors que moi, ne voyant pas mon chat préféré rentrer, je n’avais qu’une seule idée en tête, celle de me lancer à sa recherche.  N’y tenant plus je finis par lui demander de me permettre d’aller jeter un coup d’œil autour de la maison.  Bien sûr, dès ma sortie, je partis plutôt vers la route espérant pouvoir dissoudre mes inquiétudes.  Hélas, au tournant de la congère de l’entrée, près de la route, j’aperçus le petit animal qui gisait dans son sang.  D’après le lieu qu’il occupait, il avait été écrasé par la voiture de l’un des visiteurs sous la quelle il avait dû se réfugier pour trouver de la chaleur.  Car l’hiver, il ne sortait jamais aussi longtemps au grand froid.  Cette scène horrible me sidéra et, pour un moment, je ne pus ni avancer ni reculer.  Il ne me vint ni un mot ni larme.  Me faisant violence, je f8inis par réussir à m’approcher du petit cadavre.  Je saisis sa dépouille et, ne sachant trop qu’en faire, je décidai d’aller la placer dans un cylindre de béton que j’avais déjà aperçu près du hangar situé derrière la maison.  Ainsi, je pourrais la récupérer dès le dégel pour lui accorder une meilleure sépulture en un endroit que j’aurais eu le temps de déterminer.

Lorsque j’entrai, je vis ma visiteuse occupée à laver quelques verres dont des méditants s’étaient servis pour étancher leur soif pendant la rencontre.  Je compris qu’elle ne soupçonnait rien du drame qui venait de se produire.  Alors, je décidai de garder mon secret, assuré que, si je l‘avouais, j’éclaterais en sanglots irrépressibles.  Or j’étais trop orgueilleux pour pleurer devant une autre personne, surtout devant une dame.  Ce que j’aurais aimé commencer à vivre mon deuil seul, car je n’étais pas encore assez familier avec cette amie pour lui faire des confidences.  Je m’attendais toujours à la voir partir, car elle n’avait pas l’habitude de veilleur aussi tard, mais elle tenait bon.  À un moment, elle nota ma moue renfrognée et dépitée et elle me demanda ce qui se passait.  Je lui répondis simplement que j’étais très fatigué.  Elle comprit le message, mais elle ne m’en retint pas moins, même après que je l’eus reconduite près de la porte, me posant toutes sortes de question que je jugeais tellement inopportunes par rapport à ce que je vivais à l’intérieur de moi.  Enfin, dès qu’elle eut fermé la porte, je la verrouillai promptement pour éviter que, revenant sur ses pas, elle ne trouve un prétexte pour rentrer dans la maison.  Puis je courus à la salle de bain où j’éclatai en sanglots.  Moi qui ne pleurais jamais, pour me montrer fort, je sanglotai d’une façon si bizarre que j’en pris peur.  Mais, inconsolable, je ne parvenais plus à me retenir.

Devant ce concert étrange, mes deux autres chats vinrent me rejoindre.  Puis l’un et l’autre se mirent à sauter à gauche et à droite comme s’ils tentaient d’attraper quelque chose qui flottait dans l’air.  Il devait s’agir de l’ectoplasme de mon chat mort qui avait dû être attiré par mes soupirs rauques.  Je pleurai presque quinze jours sans interruption, refusant toute visite et toute sortie, dormant peu, m’alimentant très mal.  Plus tard, je compris que cet incident fatal avait été provoqué pour percer ma carapace et libérer tant de non-dits douloureux de mon passé.  À l’époque, rien d’autre que la mort de mon Doudou n’aurait pu produire ce résultat.  Même le décès de mon père ou de ma mère n’ont pas tiré de moi la moindre larme.  Il est vrai que leur départ m’avait plutôt délivré et soulagé.  Dans ma douleur, je ne voulais pas croire ce qui m’était arrivé.  Je n’osais pas maudire le Ciel, bien que j’en eusse grande envie, car j’étais persuadé qu’il venait de me faire une plaisanterie cosmique et qu’il allait envoyer un Maître le ressusciter.  Ce chat était vraiment trop jeune et trop spécial pour être disparu pour toujours!  Alors je tentais de me convaincre que, pour jouir du privilège d’un tel miracle, la résurrection, il fallait bien qu’il soit d’abord passé par la mort.  J’étais sûr qu’à un moment ou un autre, je le reverrais revenir parfaitement indemne.  Et je regardais souvent du côté du hangar pour voir si je ne le verrais pas venir.  Je me disais que, par mon passé de service dévoué, je ne méritais rien de moins que cela!  Ce qu’on peut devenir infantile quand on souffre!  Au point de s’en remettre à la pensée magique!  Mais après deux semaines, comme le miracle ne s’était toujours pas produit, je dus faire face à l’amère vérité : je ne reverrais jamais plus mon chaton adoré.

Je ne l’ai peut-être pas revu, sauf en rêve, mais j’ai vite retiré l’intime conviction que le Ciel lui avait trouvé une nouvelle affectation à mon côté.  Car, à partir de ce moment, mes chats n’osaient plus traverser la route.  Même qu’ils n’osaient plus s’en approcher.  En général, ils préféraient aller jouer derrière la maison ou se diriger vers la forêt.  À l’occasion, je voyais l’un ou l’autre descendre hypocritement vers la route, comme s’il allait tenter de désobéir furtivement à un ordre subtil, mais il finissait toujours par s’immobiliser à environ un mètre de la voie publique.  On aurait pu croire qu’ils s’y heurtaient à une frontière invisible infranchissable.  Même chose pour les chats de la ferme d’en face : ils ne viennent plus jouer sur le terrain que j’occupe aux heures de grande affluence.  Et je n’ai plus jamais trouvé de cadavre de chat en bordure de la route devant chez moi.  Avant, je ne passais jamais une semaine sans en trouver un ou deux.  Qu’est-ce qui a pu provoquer aussi soudainement un tel revirement de situation?  Je ne sais ce que vous en pensez, mais, moi, j’ai ma petite idée à ce sujet.

Ce n’est qu’un an après avoir commencé à me faire un jardin annuel que j’ai résolument commencé à paysager le terrain dont je disposais.  Grand bien m’en prit puisque, depuis ce jour, j’eus droit à la production annuelle d’un petit miracle.  C’est ainsi que, la première année, après avoir agrandi le jardin pour planter une haie de tournesol tout autour, je découvrir, vers la fin de l’été, que l’un d’entre eux s’était chargé de cinquante-quatre fleurs.  Je ne m’y connais pas en tournesol, mais il me semble qu’il doive s’agir d’un nombre de fleurs record pour cette plante.  En tout cas, ce plant a fait l’émerveillement de la majorité de mes visiteurs qui ne me croyaient pas tant qu’ils n’avaient pas vérifié mes dires.  Même que j’ai du réprimer leurs ardeurs puisqu’ils se sont mis à amener de nombreux inconnus désireux d’observer le phénomène.

L’année suivante, vers la fin de l’automne, alors que tous les autres plants étaient déjà morts depuis un bon moment, un pied de pois s’est mis à pousser et à prospérer comme jamais.  Il a produit si tard dans l’année que, au moment de labourer le jardin pour la prochaine saison, il a fallu l’arracher pour libérer l’espace qu’il occupait.  C’est ce même automne que j’ai décidé de planter un plant de rhubarbe rose.  Il ne bougea pas du reste de la saison et, la saison suivante, il s’est étiolé et, apparemment, il est mort.  Après avoir constaté les dégâts, j’ai décidé de le retirer au moyen d’une pelle, je l’ai bien secoué pour en retirer la terre et je l’ai lancé sur une plaque de béton près du hangar en attendant de le livrer au feu.  Heureusement, je l’ai oublié.  Plusieurs mois plus tard, j’ai constaté qu’il semblait reprendre vie.  Et, effectivement, il avait poussé une longue racine jusque dans le gravier à proximité et il commençait à bourgeonner.  Pour rire, je l’ai planté dans le gravier, un bien maigre sol pour une aussi grande plante.  Imaginez-vous qu’il y a poussé, pour atteindre une taille énorme et que, depuis, année après année, il augmente en hauteur et élargit la superficie qu’il couvre.

Devant ces merveilles, pour mettre la Nature à l’épreuve, afin de bien vérifier si c’était elle qui me répondait, sans informer qui que ce soit, j’ai décidé de demander qu’il pousse des vignes vierges sur le terrain.  L’année d’après, j’en découvris, devant la maison, dans la plate-bande bordant la grande route.  Encouragé, je lui ai demandé de faire pousser des convolvulus quelque part.  L’année d’après, j’en découvris dans les lilas que j’avais planté le long de l’abri d’auto.  Depuis, il en pousse tellement partout que j’ai compris qu’il s’agit d’une herbe envahissante, pour ne pas dire une mauvaise herbe.  Une autre année, j’avais planté un pied d’aconit dans l’une des plates-bandes, derrière la maison, mais il ne tarda pas à dépérir.  Après qu’il se fût entièrement desséché, je l’ai retiré de la terre et je l’ai lancé nonchalamment dans un petit bosquet, au centre du terrain.  À l’arrivée de l’automne, je repassai par là et je remarquai qu’il avait repris vie, ne tenant que par une ou deux racines.  Alors, je l’ai replanté à la même place que je l’avais d’abord planté.  Il se mit si bien à fleurir qu’il me donna des fleurs jusqu’à l’arrivée de l’hiver, bien après que les autres plantes eussent toutes séchées.

Alors que je fréquentais la petite école de rang, vers l’âge de sept ou huit ans, et que j’avais aperçu un cardinal perché sur un fil électrique, je rêvais de revoir un l’un de ces spécimens flamboyants.  Un après-midi, alors que je retournais gaiement la terre du potager, mon attention fut attirée par un sifflement qui provenait de derrière moi.  Je retournai la tête dans cette direction pour remarquer l’un de ces oiseaux fiché sur la branche la plus élevée de l’un des deux épicéas qui poussent entre le potager et la maison.  Il me laissa tout le temps de l’observer, ébahi et reconnaissant, puis il s’enfuit d’un vol rapide.  Depuis, chaque année, je revois un couple de cardinaux, mais j’ai noté qu’ils n’apparaissent jamais que lorsque je traverse une période faste au niveau de la vitalité, de l’abondance ou de la joie de vivre.  Souvent, ils me signalent une surprise de nature à me causer un grand bonheur.  Bien sûr, si j’inclus du maïs concassé à la ration de mes petits protégés volants, je peux en voir plus souvent, près des mangeoires du bosquet, à l’arrière de la maison, ce qui m’indique qu’ils ne doivent pas se tenir très loin.

Quand j’eus fini de paysager le terrain que je loue, j’ai fait l’inventaire des arbustes qui y poussaient.  Je me suis rendu compte que j’avais oublié d’y planter deux arbustes buissonnants que j’apprécie particulièrement pour leurs fleurs, leurs fruits ou leur parfum : un sureau et une aubépine.  Pour l’aubépine, je savais pouvoir en trouver en bordure de la forêt, derrière la maison, pour en avoir vu quelques buissons.  Alors je m’y rendis avec une bonne pelle pour en déplanter un que je pourrais transplanter.  Mais je n’y parvins jamais à cause de leurs racines longues et noueuses.  Il m’aurait fallu m’y prendre avec une rétro-caveuse, ce qui aurait causé un trop grand dommage à la forêt comme au terrain que je venais de paysager.  Pour le sureau, par mes études je savais pouvoir en trouver un peu partout dans la Nature, en terrain humide.  Alors, je présumai qu’il devait en pousser près de la rivière qui coule à environ un kilomètre devant la maison.  M’y rendant, j’en ai effectivement trouvé un grand plant le long d’une clôture, un plant que j’eus bien du mal à extraire du sol.  Une fois planté chez moi, il a fini par reprendre vie et par grandir.  Mais, à quelques reprises, par inadvertance, je l’ai sectionné avec ma tondeuse et, bien que cette espèce soit très rustique et vivace, le plant a fini par mourir.  Quand je décidai d’aller chercher un autre pied, au même endroit où j’avais pris le premier, je n’en trouvai plus.  Le propriétaire avait arraché les clôtures et il avait labouré toutes les pièces de terre entra la route et la rivière.  Alors, je décidai de tout remettre à l’Ordre cosmique pour trouver d’autres sujets de ces végétaux.

Environ un an plus tard, l’après-midi d’un beau dimanche ensoleillé, l’inspiration me vint d’aller faire un tour.  Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais persuadé que je trouverais un plant de l’une et de l’autre espèce.  Dans ma tête, j’avais l’image très claire de l’endroit où je devais me rendre.  Alors, je montai en voiture et partis dans cette direction.  Mais, en cours de route, il me vint l’idée que je pourrais en trouver plus sûrement à un autre endroit bien plus proche.  Je m’y rendis, mais je n’y trouvai rien de facile à récupérer.  Alors, me raisonnant, je résolus d’en revenir à mon inspiration, ce qui m’obligea à rebrousser chemin et à prendre l’embranchement d’une petite route communale non pavée.  Ce que je fis.  Je n’avais pas fait un kilomètre que j’aperçus un pied de sureau en bordure de la route.  J’immobilisai la voiture, je sortis la pelle et je me dirigeai vers l’arbuste.  Je constatai tout de suite qu’il n’y aurait rien à faire pour le retirer de l’endroit où il poussait.  Il y avait trop de pierres et le sol était trop dur.  Dépité, je revins vers la voiture.  Ce faisant, mon attention fut attirée par deux petits arbustes qui poussaient côte à côte, de l’autre côté de la voie, dans la terre meuble et dénudée du fossé.  On avait probablement ameubli le sol en refaisant le tracé du fossé l’automne précédent.  En m’approchant, je remarquai, à ma grande stupéfaction, qu’il s’agissait d’un sureau et d’une aubépine d’environ vingt centimètres.    Je pus les recueillir en toute facilité sans devoir dégarnir leurs racines de la terre qui les couvrait.  De retour à la maison, j’ai planté l’un et l’autre dans des espaces mieux protégés contre mes ravages : l’un près d’une haie de thuyas et l’autre près d’un petit bosquet de viornes.  Ils y prospèrent toujours en toute quiétude.

Pourtant, l’événement le plus extraordinaire que j’ai vécu s’est produit à l’été de la première année de mon arrivée en ces lieux.  Un beau jour, après avoir poussé mon exploration de l’érablière, je finis par aboutir dans une clairière sous la ligne de transmission électrique qui traverse toute la ferme du propriétaire.  Comme j’y ai trouvé des framboises et des mûres sauvages à profusion, j’ai décidé de retourner à la maison me chercher un grand bol pour en cueillir.  À mon retour, dès ma sortie du bois, un être volant de couleur jaune serin, de la grosseur d’un colibri, provenant du fond de la clairière vint s’immobiliser en vol, à quelques mètres, droit devant moi.  Il sembla m’observer attentivement un bon moment, puis il repartit dans la direction d’où il était venu.  Je ne savais pas trop s‘il s’agissait d’une libellule géante ou d’un oiseau, mais il s’agissait de toute évidence d’une bestiole fort étrange.  À ma connaissance, il n’existe pas de colibri ni de libellule jaune dans mon pays.  Pourtant, cette chose étrange, bien que plus grande qu’un colibri, pouvait s’immobiliser en vol comme cet oiseau.  Trop intéressé par la cueillette, je finis par oublier l’étrange entité.  Pourtant, chaque fois que j’y retournais, celle-ci réapparaissait et s’adonnait au même curieux rituel d’observation à  peu près de la même distance.  J’étais désolé à la pensée qu’elle puisse me redouter, moi ou mon taux vibratoire.  Pourtant, pendant des années, jusqu’à ce que les arbres remplacent les arbres fruitiers, cette étrange créature venait un moment à ma rencontre avant de retourner vaquer à ses occupations.  Un jour, comme il s’est immobilisé un peu plus longtemps qu’à l’habitude et plus près de moi, je constatai avec étonnement et ravissement qu’il s’agissait d’un petit deva de la Nature, probablement d’une fée ou d’un farfadet.  J’étais tellement reconnaissant de vivre cette expérience que je ne savais pas comment exprimer ce sentiment.  Je me contentai de le bénir et d’émettre vers lui des vibrations d’amour.

Mais je n’en étais pas au bout de mes surprises de la part de Mère Nature.  L’an dernier, vers la fin de l’été, alors que je me sentais particulièrement harmonieux et que je marchais sans but derrière la maison, je finis par me diriger vers l’érablière.  Je pouvais quotidiennement y observer des chevreuils.  Ainsi, je pris l’allée qui longe le bosquet d’épicéas des voisins et je débouchai sur la prairie qui s’avance en demi-cercle vers la forêt.  Je m’arrêtai un moment pour apprécier le paysage.  Soudain, un vent tiède et langoureux se leva et il se mit à secouer les arbres à l’orée de la forêt.  Il les déplaçait si harmonieusement et dans une séquence si bien rythmée que j’aurais pu jurer qu’il leur faisait faire la vague.  Malgré moi, j’eus véritablement l’impression de me retrouver sur la scène d’un théâtre et d’être ovationné par tous les arbres de la lisière du bois.  Dès que je repris mes esprits pour me diriger vers la forêt, le phénomène cessa aussi soudainement qu’il avait commencé.  Je pénétrai dans l’érablière pris du ressenti profond que j’étais accompagné par des présences invisibles.  Je garde de ce court moment d’extase un souvenir ému, vraiment impérissable.

C’est du reste sur ce terrain que j’ai vu mes premières salamandres terrestres.  J’espérais en voir depuis des années, mais je ne croyais jamais y parvenir.  Pourtant, un jour que je marchais à l’orée de l’érablière, m’approchant d’un tas de pierres, je fus inspiré d’en retourner une.  J’y découvris deux petites bestioles blanches à picots noirs et à longue queue.  Retournant une autre pierre, j’en trouvai d’autres.  Et ainsi, à chaque pierre qui touchait le sol que je tournais, j’en trouvais d’autres.  J’avais l’impression de vivre l’équivalent de la pêche miraculeuse.

En 2007 et 2008, j’ai vécu deux années plutôt déroutantes.  Comme j’avais commencé à donner les restants de table aux oiseaux, les éparpillant sous les deux grands épicéas qui poussent derrière la maison, je n’ai pas tardé à attirer toutes sortes de petits animaux sauvages.  Je comptais surtout attirer les corneilles qui, récemment, m’avaient souvent transmis des messages salutaires.  Car, selon leur comportement paisible ou irritant, je savais avec assez de certitude ce que j’allais vivre dans la journée.  J’avais donc trouvé là une façon de les remercier et de leur rendre hommage.  Elles ne tardèrent pas à découvrir ce petit point d’abondance et elles prirent l’habitude d’y venir manger tous les jours.  Une mouffette, qui venait déjà assez souvent, a accru ses assiduités, se creusant une cache dans les parages.  Heureusement, comme je lui suis devenu familier, à force de travailler tard autour de la maison, elle ne m’a jamais causé de problèmes, même accompagnée de petits, lorsque je me rendais sur les lieux pour distribuer la nourriture ou remplir les mangeoires des oiseaux.  Je n’ai jamais craint de la rencontrer, même quand je m’y rends en pleine noirceur, car je me rends toujours sous les arbres d’un pas lent, prenant le soin de signaler ma présence dès la sortie.

Un petit renard roux, qui a fini par hanter le secteur, au point de se creuser un terrier en bordure de route, m’a causé plus d’inquiétude.  Comme s’il avait pris possession du terrain, à n’importe qu’elle heure du jour ou de la nuit, il pourchassait mes deux chats dès qu’il les apercevait dans les parages des deux grands conifères.  Et il ne se gênait pas pour les accompagner, menaçant, jusqu’au pied de l’escalier du balcon d’en avant.  Pour cette raison, je ne laissais jamais mes chats sortir sans laisser ouvert l’une des petits compartiments, au bas de la grande fenêtre panoramique de la salle de séjour, qui leur sert d’entrée d’urgence.  Après un dialogue sérieux avec le deva des renards, je lui ai lancé un ultimatum, celui de faire déguerpir pour toujours cet animal dangereux.  Après quelques mois, il finit par être happé par une automobile, devant chez moi.  L’accident se produisit à l’aube.  Je fus réveillé par un bruit étrange, comme si une voiture venait de heurter violemment quelque chose.  Puis, de longs moments, j’entendis une plainte animale déchirante se répéter.  J’avais encore tellement sommeil que je croyais rêver.  Mais lorsque je me suis tiré du lit, quelques heures plus tard, de ma fenêtre, j’aperçus la bête qui gisait inerte au bord de la route.

J’eus moins de succès avec une famille de ratons-laveurs qui s’est établie dans les parages.  La première année, je les trouvais plutôt sympathiques et amusants.  Il me plaisait de les voir monter et descendre dans les deux épicéas où souvent, à la cime des arbres, l’après-midi, ils venaient prendre du soleil, s’appuyant sur le tronc, étrangement allongés à la naissance des branches, après avoir longuement arpenté tout le terrain en quête de découvertes.  Je pouvais circuler sans trop les effrayer.  De toute manière, au moindre signal d’alarme, ils se cachaient dans l’un des nombreux buissons du terrain, devenant introuvables pour un bon moment.  Mais toujours, ils réapparaissaient.  La deuxième année, lors d’une épidémie de rage, le groupe a grandi et il est devenu résolument agressif et dévastateur.  Leur comportement changea complètement : ils me montraient les dents et ils ne cessaient de se chercher noise entre eux.  J’eus beau implorer ou supplier le deva de leur espèce, ils n’avaient de cesse de creuser des trous dans mes plates bandes, de déraciner les plantes que je venais de transplanter, de renverser ma petite fontaine aux oiseaux ou les statuettes décoratives, d’arracher et de briser les mangeoires.  Bref, je ne vivais plus au paradis, mais en enfer.  J’avais beau les pourchasser, leur lancer des pierres, ils revenaient de plus belle, s’étant littéralement impatronisés sur mon terrain.  D’un jour à l’autre, je me demandais toujours de quelle nouvelle dévastation je serais le témoin.  Il faut le faire : ils essayaient même de s’introduire dans la maison par les soupiraux de l’entresol.

À l’arrière de la maison, au moyen de ventouses, j’avais fixé des mangeoires dans quelques fenêtres, à plus de deux mères du sol, les destinant aux oiselets que les grands oiseaux, notamment ces bagarreurs de geais bleus et de quiscales, chassaient des autres mangeoires disséminées sur le terrain.  J’y avais également installé des réservoirs à nectar pour les colibris.  Je ne sais pas comment les petits diables s’y prenaient, mais ils parvenaient à se hisser jusque sur la bordure de la fenêtre, en se cramponnant aux briques, pour vider les mangeoires et les briser les unes après les autres.  Quand je m’en rendais compte par des bruits insolites que j’entendais à travers la fenêtre, je me dirigeais vers eux, un bâton à la main, pour les déloger.  Même s’ils me voyaient venir à travers la fenêtre, ils s’obstinaient à y manger, ravageant tout et se bagarrant entre eux.  Alors, j’ouvrais la fenêtre, je brandissais mon arme et je les menaçais d’une voix puissante, mais tant que je ne commençais pas à les frapper, ils n’acceptaient pas de déguerpir.  Même que, parfois, ils se tournaient contre moi et se dressaient sur leurs pattes d’arrière pour me menacer.  Sous mes coups, ils finissaient par s’enfuir dans un désordre complet.  Dehors, inutile d’essayer de les poursuivre, ils avaient trop de cachettes où ils pouvaient se dissimuler dans les plates-bandes, les bosquets du terrain ou le hangar dont les portes étaient toujours grand ouvertes.

D’un jour à l’autre, ils croissaient en nombre, attirant d’autres congénères.  Je n’en finissais plus de réparer leurs dégâts.  Sur l’entrefaite, par les actualités télévisées, je découvris que, ces années-là, des paysans vivaient la même horreur partout au Québec et en Ontario et jusqu’au Nouveau-Mexique et au Nevada, aux États-Unis.  Étrangement, parcourant le web, je découvris l’article d’un médium américain qui donnait l’explication symbolique du phénomène sur son site.  Cette dame expliquait que ces animaux donnaient le signal que le temps était venu pour ceux qui se cachaient la vérité depuis toujours sur leurs velléités intimes de délinquance d’harmoniser leurs petites tares intérieures.  Autrement dit, il leur fallait apprendre à reconnaître leurs travers et à explorer les méandres sombres de leur inconscient de manière à se délivrer de leurs dernières peurs cachées.  Dès que j’eus pris connaissance de ce message, je commençai à effectuer sur moi-même un travail en ce sens.  C’est donc sans trop de surprise que, au tournant du mois, lorsque le propriétaire passa prendre le loyer mensuel, même si je ne l’avais pas informé de mon problème, j’appris que, comme moi, il avait été envahi par des ratons-laveurs enragés.  Et il ajouta que les voisins, également dérangés et exaspérés, venaient de se liguer pour régler leur cas, qu’ils avaient même commencé, avec l’approbation des autorités compétentes, à exterminer ces petits carnivores détestables.  À peine deux semaines plus tard, je n’ai plus revu aucun membre de cette espèce animale, non seulement sur mon terrain, mais nulle part ailleurs dans les environs.  Ce n’est que la semaine dernière, alors que je revenais de donner une conférence, que j’en ai aperçu un qui traversait la route à environ un kilomètre de chez moi.

De tous les animaux qui se sont présentés dans mon sanctuaire, j’ai nettement préféré les mésanges qui, du reste, y foisonnent, autant autour de la maison que dans toute la forêt.  Depuis les premiers jours de mon arrivée en ce lieu, chaque fois que je sors, été comme hiver, elles s’empressent de venir voleter autour de moi, laissant entendre ce petit bruit si caractéristique de leur vol, celui d’un petit moteur qui s’emballe soudainement, et ne tardant pas à me saluer de leur chant si agréable.  Je sais qu’elles le font d’abord pour marquer leur territoire, mais j’aime me dire qu’elles chantent pour moi.  Et je ne suis probablement pas très loin de la vérité puisque, si je n’en aperçois aucune, je n’ai qu’à imiter leur cri une fois ou deux pour en voir plusieurs apparaître.  Bien sûr, sans trop insister, je leur ai appris à venir se nourrir dans ma main.  J’aime cette petite sensation d’un moment laissé par leurs petites pattes, alors qu’elles ne prennent qu’une graine à la fois pour aller la manger plus loin, perchées sur une branche.  Je trouve un aspect magique à ces petits volatiles très actifs, mais si paisibles et pacifiques, toujours si discrets, si respectueux, si harmonieux.  Même par les plus grands froids, ils sont au poste et ne tardent pas à signaler leur présence.  Je n’ai même pas à sortir pour les voir, car ils s’amusent tout le jour dans le grand épicéa placé devant la fenêtre de la salle de séjour, le nettoyant des larves d’insectes.

J’aime beaucoup les tamias qui s’aventurent rarement dans les parages, à cause de mes chats qui, l’été, presque toujours dehors, restent aux aguets tapis dans les buissons.  Justement, un certain printemps, j’ai constaté que l’un d’entre eux avait élu domicile dans une cabane à oiseaux que j’avais fixée au poteau de bois qui supporte le projecteur de surveillance placé au fond de la cour.  Après sa mise bas, de loin, j’assistai à la première sortie de son unique rejeton.  Par des petits cris, elle l’invita à descendre jusqu’à ce qu’il se résigne à le faire.  Puis elle l’entraîna dans la haie qui entoure le potager.  Pour mieux voir ce qui se passait, je me suis approché furtivement sans trop porter attention au fait que je leur coupais l’accès à leur nid.  La mère, trop affairée à surveiller son petit, qu’elle ne quittait pas d’une semelle, le guidait de divers sons qui, chacun, semblaient lui enseigner comment se comporter.  Elle se montrait très nerveuse et attentionnée.  Soudain, le petit espiègle m’aperçut et il se dirigea droit vers mois.  Il était évident que, par manque d’expérience, il ne craignait rien.  Me penchant, je lui tendis la main et il s’en approcha.  Puis, au grand désespoir de sa mère, qui glapissait sans relâche, il se hissa sur mon genou et se laissa toucher.  Pour éviter de terroriser sa surveillante, je le délogeai doucement et m‘écartai un peu, me disant que j’essaierais de revenir le voir souvent pour l’apprivoiser complètement.  La Nature n’avait pas fait le même choix.  À quelques heures de là, je vis mon chat de couleur caramel entrer par la fenêtre, la petite bête inanimée entre les dents.  Il vint la porter à mes pieds, me regarda en miaulant un peu, puis il se dirigea vers sa gamelle pour y manger.  J’en eus le cœur déchiré.  Mais je dus m’y faire, car, apparemment pourvu de longévité, mon chat mâle continue de m’apporter diverses bestioles, en guise de victuailles.  Même que, l’automne, il en rapporte certaines, bien vivantes, pour les relâcher dans la maison, où elles finissent par descendre se cacher dans la cave, qui lui sert de garde-manger de chair fraîche.

J’aime aussi les écureuils, moins craintifs des petits prédateurs, à cause de leur taille et de leurs moyens, mais ils deviennent rapidement envahissants.  Un jour, pour se défendre, l’un d’eux s’est attaqué à mon petit mâle, qui devait avoir environ deux ans, et il lui a déboîté la mâchoire, ce qui m’a imposé une visite d’urgence chez le vétérinaire.  Il a pris sa leçon et, maintenant, il laisse ces petits rongeurs se pourchasser entre eux dans les arbres.  J’ai aussi beaucoup aimé cette jeune marmotte qui a vécu pendant des années près de mon jardin, sans jamais rien y prendre.  Elle s’était creusé un terrier le long d’un mur, à l’intérieur du hangar du fond de la cour, attirée par le trèfle dont j’avais ensemencé une pièce de terrain derrière le potager.  À la belle saison, certains jours de grande chaleur, comme je ne lui jamais témoigné la moindre hostilité, elle se faisait dorer au soleil, couchée sur le dos.  Alors, je pouvais passer juste à côté d’elle sans que cela ne la dérange.  J’aime également beaucoup ces chevreuils, grands et petits, qui, tant que le sol est découvert, viennent brouter à l’orée de la forêt, s’aventurant soir après soir, l’automne, jusque sous mes pommiers.

Il y a deux ans, soit en 2007, alors que je travaillais pour la dernière fois dans mon jardin, j’ai vécu un phénomène des plus intrigants.  Il faut expliquer que, davantage sollicité pour donner des conférences,  j’avais résolu de ne plus faire de potager, autant pour ménager mes forces que pour m’enlever du travail.  L’année suivante, j’ai aménagé une plate-bande de fleurs variées, le long de la haie qui délimitait, en l’encadrant, l’espace du jardin, tandis que j’ai gazonné l’espace central pour le convertir en petit parc, où je peux aller lire, me faire bronzer ou me reposer à l’abri des regards indiscrets.  Pour en revenir à mon propos, voilà que ce jour là, je me sentais particulièrement réconcilié avec moi-même, très accordé à la vie, et je savourais pleinement le fait de vivre dans la Nature.  Dans ma tête, je m’amusais à repasser les bons moments et les phénomènes exceptionnels que j’avais vécus dans les parages du site où j’habite toujours, m’arrêtant occasionnellement pour admirer le sublime panorama qui m’entourait.

Tout à coup, levant la tête, la configuration des nuages capta mon regard.  Je me rendis compte que, dans un ciel absolument clair, d’un azur vibrant, il s’était formé un énorme nuage en forme de couronne au-dessus de ma tête.  Ce nuage circulaire, d’une symétrie rigoureuse, dont je semblais être le point central, me semblait couvrir un diamètre d’environ deux kilomètres.  Il donnait l’image d’un gros boudin d’un blanc immaculé.  Aucun moyen humain n’aurait pu reproduire un cercle aussi parfait.  Un moment, je baissai les yeux vers la terre et, pour vérifier que je ne rêvais pas, je les replongeai dans le ciel.  Voilà qu’il s’était formé un deuxième cercle identique, donc aussi parfait et immaculé, comme pour doubler le premier nuage, mais de façon plus éthérée.  Et il s’en préparait un troisième du même genre, comme simplement esquissé.   J’ai pensé que ce triple nuage servait à m’annoncer soit que mon règne en ces lieux tirait à sa fin, soit que je me disposais à entreprendre un nouveau cycle évolutif, soit que je pouvais m’attendre à recevoir, prochainement, une nouvelle affectation.  Effectivement, depuis, je n’ai plus la motivation de continuer à enseigner comme je l’ai fait depu1is si longtemps ou à le faire comme je l’ai fait jusqu’ici.  Et je rêve plus que jamais de m’établir ailleurs dans ma propre maison.  Puisse le Ciel m’entendre et m’aider à y arriver!

Veuillez me croire, je suis loin d’avoir partagé avec vous toutes les merveilles que j’ai vécues en ces lieux.  Quand j’y repense, il m’en revient constamment d’autres.  Il se pourrait même que, mêlés à mes nombreux souvenirs, il s’en trouve encore de très impressionnants qui ne me reviennent pas pour l’instant.  Mais voilà autant de faits qui m’ont convaincu que, là où les Maîtres avaient ancré pour moi un Pilier de Lumière, qu’ils m’ont demandé d’entretenir, pour rehausser le taux vibratoire d’un secteur alourdi et assombri, j’ai vécu, jusqu’à présent, dans un endroit simplement exceptionnel, purement mystérieux et magique!  En fait, il s’agit d’un lieu tout simplement émerveillement où la Nature ne cesse de m’instruire et me divertir par ses multiples complicités.  Mais je suis désormais tout à fait disposé à m’établir sous d’autres cieux dans un autre taux vibratoire encore plus élevé, plus rapproché de celui du Paradis terrestre ou du Ciel sur Terre.

Voilà que j’ai osé raconter une part de mon histoire, qui remonte à quelques années.  J’ai longtemps hésité à le faire, sachant que quelques personnes envieuses me reprocheraient cet épanchement ou ce partage cordial en me qualifiant d’être égotique.  Mais celui qui reproche à l’autre son degré d’ego n’en détient-il pas un plus grand, en plus de manquer de charité et du sens de l’innocuité, auquel il craint que l’autre fasse un peu d’ombrage?  N’empêche que, chaque année la Nature et le Ciel ne manquent pas de m’apporter leurs révélations, leurs connivences et leurs merveilles.  Ces dernières années, cela se démontre surtout par la qualité des gens qui se présentent dans mon univers.

Quoi qu’il en soit, loué soit le Créateur, honorée soit sa Divine Création et bénies soient toutes ses créatures à travers tous les plans de la Conscience cosmique!

© 2009-15, Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime.

 

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Une réponse

  1. Compagnon

    Quel beau récit! Votre connivence avec la nature donne de la crédibilité à vos autres textes. Et accessoirement rappelle que l’on peut faire confiance à la vie. Merci.