LES TRIBUNES OU LES FORUMS RADIOPHONIQUES

Au Québec, nous appelons «ligne ouverte» ce qu’ailleurs, on appelle une «tribune radiophonique».  Il s’agit d’un débat que mène un animateur radiophonique, dans lequel les gens du public sont conviés à donner leur opinion en direct simplement en lui téléphonant au studio.  En général, l’animateur présente son propre laïus, pour faire connaître le sujet de discussion du jour, avec la tangente de sa propre opinion, puis il demande aux gens de réagir au problème retenu ou à ses propos.  Le sujet des sports professionnels, si utiles, se démontrent généralement très populaires, surtout après un match palpitant.  De même pour l’actualité politique et les relations entre ethnies.

Pour ces  émissions, plus nombreuses de nuit, en général, comme auditoire, on recrute pour les animer des modérateurs volubiles, souvent incultes et mal renseignés, mais acrimonieux, qui s’adressent  à un auditoire terre-branchéeformé de gens du peuple, de gens de peu de culture — des blasés, frustrés, désœuvrés, insomniaques – qui peuvent souvent s’exprimer sans retenue sur l’actualité, sur les sujets de l’heure ou, dérapant un peu, sur les aléas de leur vie intime.

Ainsi, une telle tribune téléphonique répand et entretient les rumeurs et les préjugés, renforcent l’ego, séparant les gens.  Nous vivons dans une civilisation d’opinion où chacun veut imposer sa vision d’ignorance, sa vindicte secrète, son égoïsme forcené et sa démagogie subtile.  Comme point culminant des bêlements de la foule grégaire, aux valeurs obscurcies, on connaît les tribunes téléphoniques de la radio qui polluent les ondes et le mental, car le sage n’y a pas droit au chapitre, vite rabroué et ridiculisé.  On se délecte les oreilles des propos excessifs de gladiateurs frustrés qui luttent contre des moulins à vent dans leurs arènes à l’atmosphère malsaine et malveillante.

Pour rester populaires, les animateurs dramatisent les événements par leur ton, répondant au goût du théâtralisme de sensationnel, cristallisant les opinions par leurs propos immodérés, fielleux, diviseurs.  Mêmes les plus sages perdent rapidement leur sens critique et leur objectivité, s’éprenant du pouvoir, des richesses et de la renommée.  Et ils nourrissent un troupeau friand de scandales et de dénonciations qui se défoule par interposition de personnes.  On augmente les auditoires, on instaure des clans psychiques, on idéalise la provocation et la zizanie, sous couvert de nobles intentions, se convoitant les cotes d’écoute

Par le truchement des tribunes téléphoniques, on se défoule collectivement prenant à parti jusqu’à ses représentants, oubliant qu’ils ressemblent simplement à la société d’où ils viennent, puisque c’est elle qui les a élus.  On galvanise les pensées, on ameute les troupes, on entretient l’hostilité et l’esprit revanchard.  C’est ainsi que, jour après jour, l’épais ensevelit de plus en plus le subtil, le grossier recouvre le sensible, amenant les cœurs à rétrécir et à se blinder, par des commentaires bilieux, des excès de langage ou des prédications sirupeuses.  On prépare les crises de demain en faisant dériver sur les marécages de la courte vue et de la pensée fragmentaire, source de toute violence, montant en épingle ce qu’il conviendrait d’oublier, de laisser mourir d’inanition.  Dénoncer n’arrange rien tant qu’on ne remonte pas à la véritable cause, la dualité séparatrice, et qu’on ne lui trouve pas une résolution dans chacun des êtres.

C’est un genre d’émission de radio qui, en général, nivelle par le bas, faisant appel au plus bas dénominateur commun et aux plus bas instincts pour augmenter les cotes d’écoute et améliorer la rentabilité de la station.  Car il faut aborder des sujets qui portent à la confrontation ou à la protestation pour obtenir une atmosphère électrique.  Peu importe ce qui s’y dit pour autant cela rapporte et ne coûte pas trop cher en frais légaux.  Car, sur des heures d’antenne, on finit par colporter des préjugés, par proférer des clichés et des stéréotypes, par dire des sottises, des inepties, des énormités, surtout que, la plupart du temps, on se prononce sur des sujets sur lesquels on est peu informé ou qu’on transmet des informations peu vérifiées, se gardant peu de gène dans le domaine de l’éthique.

Bref, profitant de l’anonymat, dans un défoulement collectif, on tente de régler les problèmes du monde, même si, en direct, on a peu le temps de réfléchir ou d’expliquer ce qu’on a à dire.  D’autant plus que l’animateur se garde le dernier mot et peu retarder ou empêcher le droit de réplique.  Pis encore, on y entend à peu près toujours les mêmes pleurnichards ou revendicateurs, des gens frustrés, fort en gueule, mais probablement économes d’action.  Après quelques jours, on comprend pourquoi la cohésion sociale et la paix universelle ne peuvent que tarder à se manifester.  En bon démagogue, on cherche moins à informer qu’à susciter la polémique et à mettre le feu aux poudres ou à désinformer, très porté au sensationnalisme.  On se permet de dire n’importe quoi pourvu que cela fasse réagir.

© 2012-16,  Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime.

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