LES LOISIRS SERVENT-ILS À DÉLASSER OU À ABRUTIR?

Les loisirs, plus souvent appelés «temps libre», désignent le temps dont un être dispose librement en dehors de ses occupations ordinaires pour se distraire, se reposer, refaire ses énergies dans une ambiance ludique ou agréable.  Il évoque l’activité qu’un être effectue durant le temps libre qu’il peut s’offrir.  Ce temps libre s’oppose au temps prescrit, c’est-à-dire contraint par les occupations habituelles (emploi, activités domestiques, éducations des enfants et le reste) ou les servitudes qu’elles imposent (transports, courses, visite chez le médecin ou le dentiste, par exemple) ou par les obligations personnelles, familiales, sociales, civiques et religieuses.

 Dans son livre Vers une civilisation du loisir? Joffre Dumazédier écrit : «Le loisir est un ensemble d’occupations auxquelles l’individu peut s’adonner de plein gré, soit pour se reposer, soit pour se divertir, soit pour développer son information ou sa formation désintéressée, sa participation sociale volontaire ou sa libre capacité créatrice après s’être dégagé de ses obligations professionnelles, familiales et sociables.»  Pour sa part, le mot, dérivé du verbe latin «licere», qui signifie «être permis»), renvoie, au début du XIIe siècle, aux notions positives de «liberté», et d’«oisiveté», puis, à partir du XVIIIᵉ siècle, à la notion de «distraction» au sens de ce qui fait diversion, change l’attention, détourne ailleurs l’esprit.  On peut aussi parler de «violon d’Ingreloisirs-imagess» pour évoquer un loisir ou un passe-temps particulier.  Et on peut y inclure la sieste!

La société contemporaine considère l’accès aux loisirs comme son accomplissement majeur, l’une des ses plus belles conquêtes, considérant le XXIᵉ comme la libération de la servilité du travail et l’avènement d’une vie de loisirs continuelle.  Mais la présente société de consommation reste loin du compte des promesses du dernier demi-siècle, avec l’avènement de la technologie et de l’électronique qui devait tout faciliter et rendre si libre, au point qu’on s’inquiétait des conséquences possibles d’une telle vie idyllique, remplie d’oisiveté, considérée depuis longtemps comme la mère de tous les vices.  Ne parlait-on pas d’une très prochaine civilisation des loisirs grâce à la mécanisation des industries et des services et, encore plus lors de l’avènement des gadgets électroniques ?  Il faut dire qu’on a quand même inventé des bidules plus que jamais inquiétants et abrutissants.

De nos jours, on interprète la notion de loisir comme l’affranchissement du travail et le recours à volonté aux agréments matériels et aux divertissements généralement futiles.   On peut légitimement considérer les loisirs comme une juste récompense d’une vie fructueuse et laborieuse, mais pas comme un rejet du travail, car, sous un aspect ou sous un autre, celui-ci reste nécessaire à l’être humain.  Quoique, en spiritualité, il consiste d’abord à devenir conscient de son engagement évolutif, afin de répondre à sa mission cosmique d’accomplissement, plutôt que de jouer à la bête de somme ou à l’être performant.   Pourtant, selon le point de vue ou la formation, on peut diversement considérer le travail comme un moyen d’accomplissement et de création de soi et du monde, comme une condamnation de l’être humain avec perte du paradis ou comme le mal nécessaire pour se réaliser par la suite par le pouvoir d’achat qu’il procure.

Dans un traité, Serge Salaün, aidé de Françoise Étienvre, a écrit : «L’idée de  choix, de satisfaction personnelle, de désintéressement, qui semble pourtant caractériser le loisir depuis  toujours,  même  chez  les  plus  austères,  l’idée  de  plaisir,  au  fond,  qui  est inséparable  du  loisir,  s’accompagne  presque  toujours,  chez  ceux  qui  en  parlent publiquement, d’une volonté de séparer le bon loisir du mauvais ou de hiérarchiser les activités. Et ceci à toutes les époques et sous tous les régimes, sans exception.»  De nos jours, le besoin de détente se satisfait dans des divertissements qui ont de moins en moins un aspect de festivité et qui inclinent de plus en plus à l’isolement.  Mais, d’autre part, un besoin d’évasion se développe, qui correspond à une inadaptation grandissante du foyer à la vie actuelle.

 Tout loisir doit délasser, divertir et épanouir.  En regard du travail, il doit contribuer à se détendre et à récupérer ses forces.  Il doit permettre à un être de se restaurer dans son intégrité, tout en se réalisant.  Sous prétexte de jouir de la vie, la majorité des gens prennent leur loisir dans des occupations insipides qui engendrent un ennui mortel et ne font qu’enliser davantage dans la stagnation spirituelle.  Paul Méridic eut un jour ce mot: «Si nous ne parvenons pas à initier le peuple à des activités de loisirs qui personnalisent au lieu de massifier, qui élèvent au lieu de pervertir, qui libèrent au lieu d’abêtir, nous ne tarderons pas à être emportés par le flot d’un raz-de-marée destructeur et une nouvelle barbariecouvrira la terre.»  Quant à Michel Bellefleur, il a écrit : «Le temps libre n’a pas grande signification lorsqu’il est vécu ou subi dans l’anomie, l’indigence et la pauvreté, la carence éducative et le retrait social forcé.»

En fait, le divertissement, fourni par les loisirs, le divertissement gagnerait à devenir une activité dans laquelle un être renoue avec ses goûts profonds et ses aspirations intérieures pour retrouver une harmonie avec lui-même, après avoir correctement assumé ses responsabilités et s’être convenablement occupé de ses obligations existentielles.  C’est alors qu’il doit produire le meilleur qu’il peut, s’adonnant à ce qui anime son cœur.  Ainsi, il peut donner libre cours à toute sa spontanéité et à toute son originalité, à ce qui fait sa différence précieuse, ce qui n’est pas toujours recommandable dans son métier ou sa vie professionnelle.  Entre autre, il peut se livrer à des recherches audacieuses correspondant à ses convictions intimes, sans heurter qui que ce soit.  C’est souvent dans ces moments là qu’un être produit une œuvre qui marquera l’humanité, n’étant pas limité par les conditions imposées par son époque, bien que, souvent, cette œuvre de loisir ne sera diffusée que de façon différée ou posthume, du fait qu’il ne l’a produite que pour son plaisir.

On peut rêver de structures de loisirs utiles à toutes les catégories de gens, foncièrement divertissantes, formatrices, éducatives, donc enrichissantes.  Mais trop de loisirs individuels ou de masse rendent complètement passifs, peu créateurs, parce qu’Ils sont de pure consommation hédoniste ou de jouissance immédiate, mais qu’on n’hésite pas moins à afficher.  C’est notamment le cas de la télévision, des jeux-vidéo, des sports professionnels, des spectacles publics.  Sauf que, parfois, on peut sauter en groupe, se défouler, en ingurgitant de l’alcool et de la malbouffe ou en prenant de la drogue ou des boissons stimulantes pour se permettre d’étirer le plaisir jusqu’à s’exténuer.  L’obésité et le crétinisme menacent souvent où on s’y attend le moins.

L’autre nouveauté, ce qu’autorisent les moyens de communications modernes (Internet, avec le système des forums, des blogs, des clavardages, des réseaux sociaux et le reste), c’est que l’usager détient désormais la possibilité de prendre la parole de façon décomplexée et même revendicative, même de s’exhiber à souhait ou de se défouler sous le couvert de l’anonymat, à l’écart  des instances qui souhaiteraient le contrôler.  La Toile mondiale ou Web devient ainsi une source monumentale d’informations sur les publics, les réceptions, les consommations, les pratiques, des informations encore prises avec précaution, mais qui ont, au moins, le mérite d’échapper aux canaux officiels et d’offrir des témoignages d’individus directement concernés et donc, même si cela gêne, qui ont une expérience ou une compétence que n’ont guère les censeurs, les adultes (ou les générations plus mûres) et la plupart des éducateurs.  Les nouvelles formes de loisirs déculpabilisent de plus en plus, mais on peut se demander si c’est toujours une bonne chose, avec la dégradation de mœurs. LECTURE

Les loisirs, merveilleux baromètres d’une époque, permettent sans doute de mieux mesurer  l’évolution  des mœurs  et  des sensibilités,  des mécanismes culturels,  économiques  et  idéologiques,  peut-être  encore mieux  que  les mécanismes institutionnels ou structurels habituels, avec leurs sondages et leurs statistiques, qui ne concernent souvent qu’une minorité, alors que les loisirs concernent absolument tout le monde et s’inscrivent en profondeur dans  le  vécu.  On ne peut juger des loisirs, plutôt complexes, dans une réduction simpliste, puisqu’ils comportent autant d’avantages que de désavantages et autant de bienfaits que de méfaits.  C’est probablement dans l’enfance et la jeunesse qu’il faudrait qu’un être soit guidé pour apprendre à bien occuper ses moments de loisir afin qu’ils servent à autre chose qu’à l’avilir ou à encanailler.

En 1935, déjà, Paul Valéry avait proféré, en parlant des loisirs : «Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix, pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues, des attentes embusquées…Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure; mais une sorte de repos dans l’absence, une vacance bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre. Il ne s’occupe alors que de soi-même. Il est délié de ses devoir envers la connaissance pratique et déchargé du soin des choses prochaines; il peut produire des formations pures comme des cristaux.»

© 2012-16, Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime.

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