L’EPIKEIA, VOUS CONNAISSEZ CE PRIVILÈGE DE LA SOUVERAINETÉ?

   Ce mot grec qui signifie «raisonnable» ou «équité», dérivant de deux mots exprimant ce qui est «au-dessus de la loi», désigne un principe éthique défini par Aristote, mais repris par Thomas d’Aquin, un maître en théologie catholique.  Ce dernier consiste à interpréter la loi humaine de façon libérale, soit clémente et avec bonté, dans un cas particulier, lorsqu’il permet d’en tirer un plus grand bienfait.  Il stipule que, du fait que le législateur ne peut prévoir toutes les circonstances de la vie où une loi précise s’applique, un être conscient ou de bonne moralité peut interpréter la loi à son avantage si, en plus d’échapper à tout danger, il n’expose la vie, les biens et les intérêts de personne.  Ainsi, en cas de litige ou de contestation, il amène autant le législateur que les tribunaux de justice et les êtres chargés de faire appliquer la loi à ajouter de la souplesse dans leur interprétation de tout texte de loi et à accorder le crédit de sa bonne décision à celui qui a compassiontransgressé la loi de manière sage et intelligente.  Peut-être s’agit-il de l’application du gros bon sens, que d’autre appellent le sens commun?

   N’est-ce pas que, s’il était introduit dans la formation des hommes de loi et des agents de police, un tel principe transformerait les relations humaines?  Il éviterait que ceux qui veillent à la sécurité publique exercent indument des jeux de pouvoir par une interprétation stricte et mécanique de la loi et l’application automatique d’une sanction, de manière à contraindre un citoyen dissident à une obéissance aveugle.  Par exemple, cela empêcherait un policier de donner une contravention salée à un conducteur qui, à un stop, soit à un panneau d’arrêt obligatoire, donc d’immobilisation complète, n’a pas respecté les trois secondes réglementaires parce que, en pleine nuit, soit à trois heures du matin, constatant que le carrefour était complètement dégagé, il a promptement repris sa course, comme cela est arrivé à un de mes amis.  Puisque, après vérification, il y avait évidence que son geste d’écourter l’arrêt ne représentait aucun danger pour qui que ce soit, à part, peut-être, les policiers placés en embuscade sur un terrain vague, il pouvait humainement décider de gagner un peu de temps pour arriver plus tôt chez lui afin de se reposer.

   Dans combien de cas similaires le principe de l’«epikeia» pourrait-il s’appliquer en toute légitimité et améliorer le sort des uns et des autres, s’il n’existait pas tant d’être rigoristes, comme de têtes légères et de cerveaux brûlés.  Car, si vous n’y avez jamais pensé, la majorité des lois, qui semblent protéger le citoyen contre lui-même et contre les délinquants, contraint, sans exception, l’ensemble de la société.  Autrement dit, on promulgue les lois, qui s’imposent à la majorité, pour contraindre une minorité, ce qu’elle ne parvient généralement même pas à faire.  Tous les citoyens, honnêtes comme malhonnêtes, sont soumis aux mêmes lois et aux mêmes sanctions, devant opter pour le même modus operandi strictement codifié et de plus en plus codifié.

   N’est-ce pas étrange que, dans une société civilisée, pour sanctionner quelques imprudents, l’ensemble d’une société voie sa liberté limitée?  Et n’est-ce pas encore plus étrange que, dans la pratique quotidienne, on laisse l’interprétation des lois à un corps de police dont la majorité des membres qui, en plus de manquer de tact et de psychologie,  n’ont pas choisi ce métier pour rien?  En effet, il regroupe des gens en manque d’estime d’eux-mêmes qui se valorisent par l’exercice facile d’un pouvoir sur leurs semblables.

   Dans ces circonstances, la ligne de l’excès n’est jamais bien difficile à franchir.  Ce n’est pas pour rien que ses membres aient développé une culture du secret et qu’ils expriment une telle solidarité en cas d’infraction de l’un de leurs propres membres.  Je ne le sais que trop bien en tant qu’ancien journaliste qui a reçu des confidences bien particulières de policiers en service, même de dirigeants importants d’un certain corps policier local.

   Évidemment, notre propos ne vise pas à vilipender les législateurs, les tribunaux et les services d’ordre ni à contester leur légitimité ou leurs manières de procéder.  Après tout, comme les membres de l’armée, les subalternes des législateurs ne représentent jamais que des sous-fifres, eux-mêmes contraints à l’obéissance aveugle à leurs supérieurs.  Il vise plutôt à proposer une réflexion relative à la constitution de la société et aux moyens qu’elle s’est donnée pour se protéger.  Car, si vous si avez bien pensé, dans une société d’être conscients, l’existence même des lois pourrait être remise en question, ce qui amènerait purement et simplement à leur abolition complète et définitive.

   Car, dans sa souveraineté, à moins d’être déficient ou d’être pris dans des circonstances hors de son contrôle, chacun s’acquitterait de ses devoirs et respecterait les droits des autres sans devoir y être contraint par une autorité extérieure.  À un carrefour, chacun respecterait la priorité d’autrui, attendant son tour pour poursuivre sa route.  Et, patient, il ne prétexterait jamais qu’il est pressé parce que, gérant bien son temps, organisant correctement ses priorités et regroupant judicieusement ses activités, il partirait à temps pour éviter d’être une source d’ennui ou une menace pour les autres.

   En nos temps où l’application de la loi devient parfois trop rigide et mécanique, le retour à ce bon vieux principe du sens commun adoucirait les relations, surtout entre l’autorité et les gens.

© 2012-16, Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime.

 

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