LE RENONCEMENT ÉVITE L’ENCOMBREMENT, AUTANT DU MILIEU QUE DE LA CONSCIENCE, INCLUANT NOTAMMENT LA FIN DE L’ACCAPAREMENT D’AUTRUI…

Le renoncement, dont on traite ailleurs à travers l’expression plus moderne de «lâcher prise», n’invite pas à se renier, mais à mettre de côté ce qui ne sert plus, nuit, ralentit son progrès, encombre sa conscience.  Car nul n’est invité à tenter de contrôler ses désirs et ses besoins, ce qui se retournerait contre lui, tôt ou tard, par des crises aigues résultant des frustrations accumulées et de démotivation.  Il est plutôt invité à les épuiser ou à les remplacer par d’autres plus valables.  Souvent, celui qui applique le renoncement ne renie pas son impulsion ou sa passion, il met un terme à l’attachement aux résultats de ses initiatives.  Il choisit de créer sans égard aux conséquences, sans attente de résultats précis ou particuliers, pour se permettre de vivre librement.  Pour l’être incarné, il peut encore impliquer le fait de cesser de penser à ce qu’il ne veut pas vivre ou à ce qui ne correspond pas à l’idée la plus élevée qu’il se renoncementfait de lui-même ou de la vie.  Il faut donc éviter de concevoir le renoncement comme un rejet de ce qu’on n’apprévie pas et veut écarter, car la réalité à laquelle on renonce persiste, au risque de s’amplifier.  D’où on peut croire que le vrai renoncement réside souvent dans le fait de faire un choix différent pour accepter une expression plus large de l’existence.  Dans les Traditions orientales, il désigne la «non-convoitise», le «détachement spirituel», l’«abandon à la Volonté de Dieu et à l’Intelligence de sa Lumière».

Le renoncement ne propose pas de se départir ou de se priver de ce qui fait la joie de vivre, mais à supprimer ce qui entretient les illusions et maintient dans la densité et la dualité.  Qui veut s’adonner à l’alpinisme spirituel, pour conquérir la cime du Mont Sacré, doit éviter de se surcharger: il gagne à ne prendre avec lui que le strict nécessaire qui ne peut que se renovueler au besoin s’il garde confiance dans la Providence.  Autrement, comment l’être humain pourrait-il garder le goût de vivre, en attendant de faire des expériences significatives dans l’invisible, s’il lui fallait renoncer à tout ce qui fait l’agrément de la vie? Le chercheur spirituel doit éviter, comme le font certains ascètes, d’attacher à son renoncement plus de valeur que d’autres gens à leur or et à leurs plaisirs.  En fait, aussi longtemps qu’on sent le besoin de renoncer à quelque chose, on vit dans une dualité dissolvante, partagé entre le désir d’être ou d’avoir.  On ne peut aller bien loin dans ces conditions.  Si le renoncement est le moyen qui conduit à Dieu, parce qu’il libère des entraves, comme le disent les Sages, il faut bien comprendre ce mot.  Il faut d’abord renoncer à ce qui limite l’expérience, en dissolvant l’égo, pour entrer dans l’impersonnalité.  On peut posséder beaucoup, aimer grandement, sans y attacher son destin.

Pour sa part, la loi du Renoncement ou du Détachement traite du relâchement de l’ego qui amène à ne plus attacher d’importance au résultat d’un acte ou aux conséquences d’une situation.  Son  application ne signifie pas qu’on est devenu insensible et indifférent à son existence ou à son destin, mais qu’on laisse aller ses attentes, par exemple relativement à la manière qu’un événement doit se produire, qu’une personne doit agir, qu’une situation doit être, que son évolution doit se produire ou se poursuivre.  Il s’agit de faire de son mieux, conformément à sa compréhension et à ses moyens, et de s’abandonner et de s’adapter pour le reste.

Que signifie le détachement?  Ce mot appelle à porter attention à l’Essence et à éviter de se laisser emprisonner par des éléments qui ne sont pas essentiels.  Il signifie qu’on ne crée pas de drames émotionnels inutiles;  qu’on savoure la joie des réalités simples de la vie.  La pratique du détachement, pour rester en phase avec le plan de l’Essence, inclut le fait d’être conscient d’une dimension cachée qui réside directement en-dessous et derrière ce qui est observable.  Il signifie encore renoncer à la promptitude à juger en termes de bien et de mal et faire confiance à une Intelligence cosmique qui dépasse de loin l’intelligence humaine.

Un ancien traité d’Alchimie dit : «Sans détachement, tu ne pourras jamais œuvrer ; et sans ouvrage, tu ne pourras te détacher.  Car se détacher des choses est acquérir un pouvoir d’agir sur elles ; l’un n’advient pas sans l’autre.  En cela, nul ne peut rien pour personne. Si tu en es incapable, abandonne ta lecture, car tu en as déjà lu plus qu’il n’en peut t’être utile.»

En effet, en abandonnant tout attachement personnel à ce qu’on peut gagner d’une réalité, tout événement et toute situation perde de l’emprise sur soi.  À l’inverse de l’accaparement, de l’acquisivité ou de l’esprit de possession, cette qualité mène à laisser les réalités être et disparaître selon les nécessités évolutives de la vie totale.  Tout se meut, tout passe et se transforme.  Tout est libre d’être comme il veut, de devenir ce qu’il veut et d’aller là où il veut, conformément à son propre destin.

Dans une notion pourtant unique, le détachement recouvre plusieurs aspects de la vie quotidienne.  Ainsi, il implique de laisser aller vers une autres assignation ou un autre régent (ou utilisateur) ce qui, pour soi, ne sert plus ou n’a plus d’utilité fonctionnelle.  Il invite à vivre sans ambition personnelle, hors de l’esprit de concurrence, sans imitation, sans quête de prestige.  On s’accepte comme on est avec ses grandeurs et ses faiblesses.  Vivant dans l’instant présent, on fait ce qu’on aime et on aime ce qu’on fait, évitant de se tracer des plans à long terme pour conquérir quoi que soit, afin de rester souple et disponible et de réagir dans la spontanéité du moment.

Ainsi, dans son action, on n’attend nul résultat et on ne cherche aucune récompense, on ne cherche nul sceptre ni aucune couronne.  Comme on n’attend rien, on ne se laisse pas acheter et on ne se détourne pas de sa voie.  On ne se laisse pas intimider par le pouvoir.  Détaché du monde, on refuse d’arbitrer les conflits.  On reconnaît clairement que ce que les autres vivent leur appartient.  Dans la vie quotidienne, on vit en paix avec tous, sans faire d’acception ni d’exception.  En cas de conflit, on sait pardonner et oublier, ne retenant jamais rien contre un frère ou une sœur comme soi en apprentissage.  Le détachement ne sert pas d’invitation à exprimer l’indifférence, à aimer moins autrui, à abandonner ses semblables, à s’en éloigner, mais à les accepter comme ils sont et à leur laisser leur autonomie, leur indépendance et leur liberté.  Il amène à aimer de façon inconditionnelle et impersonnelle, quoi que l’autre fasse, choisisse, quelle que soit sa manière d’agir envers soi parce qu’on voit en lui un autre soi-même, Dieu en expérience évolutive.

Se détacher, c’est renoncer à ce qui encombre la Voix et fait obstacle à l’Évolution.  C’est encore plus abandonner sa petite volonté pour faire confiance en Dieu, accepter humblement la primauté de sa Volonté et s’en remettre entièrement à l’œuvre de sa Lumière spirituelle pour accomplir son destin, donc pour se réaliser.

Il faut bien comprendre que la Loi du Détachement ou du Renoncement n’appelle pas l’être humain à rejeter ce qui est bien, à se sacrifier inutilement, à concevoir la souffrance comme méritoire.  Se détacher, c’est chercher à appliquer l’injonction: «Faites d’abord ma Volonté afin que la vôtre se fasse» ou «Cherchez d’abord le Royaume des Cieux et le reste vous sera donné par surcroît».  L’être humain gagne à chercher à être plutôt que d’avoir.  Il doit apprendre à distinguer entre l’essentiel et l’accessoire, entre le réel et l’artificiel, entre l’utile et le capricieux, entre la vérité et l’illusion.  Il doit renoncer à ce qui l’empêche d’acquérir la claire vision, le discernement spirituel.  Il doit discerner entre ce qu’il doit retenir, pour bien l’employer, et ce qu’il faut laisser aller, parce que c’est vain, stérile ou désuet.

Tout chercheur doit reconnaître les moyens et les instruments dont il a vraiment besoin pour agir.  Il doit établir ses priorités et les affirmer.  Mais il doit aussi immoler ses victimes, tout ce qui s’oppose à la découverte des Lois et des valeurs éternelles en lui.  L’homme doit moins chercher à acquérir qu’à être, à apprendre qu’à comprendre, à recevoir qu’à partager, en développant une conscience de plus en plus large de ses relations avec les autres et avec le Cosmos.  Il doit transformer ses croyances en connaissances et ses connaissances en vrai Savoir spirituel par la discrimination entre le vrai et le faux.

Avec raison, la mystique hindoue a fait du détachement une vertu primordiale.  En effet, plus un être s’encombre, plus il s’alourdit.  Chacun gagne à apprendre à ne demander que ce qui lui est utile et qu’il peut accepter ou employer.  Le reste viendra par surcroît, par la Loi du centuple.  Toutefois, faire du renoncement une vertu si grande qu’elle asservit toutes les autres au point de ne plus concevoir d’autres buts légitimes dans la vie que l’absorption dans le Nirvana, n’est pas une conception spirituelle très éclairée.  Après en être descendu, l’être humain doit remonter l’Échelle de Jacob, l’Écharpe d’Iris, en commençant par traverser la Mer Rouge.  La Mer Rouge, c’est le Plan matériel dont on ne peut reconnaître la légitimité et l’utilité qu’en apprenant à transmuter la Matière, dans l’apprentissage de son rôle de co-créateur.  Or, un bon co-créateur doit s’entourer des instruments de travail indispensables et combler ses besoins réels au niveau où il opère.  Trop de biens encombrent, mais la carence de biens constitue également une entrave.  Il ne faut pas dissocier la Création de son Créateur en se désincarnant.  Il ne faut pas davantage s’emprisonner dans la Matière en tentant de s’y édifier un paradis artificiel.

On peut considérer le détachement à la fois de façon rationnelle et dans une perspective spirituelle.  Se détacher, c’est d’abord apprendre à se concevoir comme une partie du Grand Tout, de la Totalité, en éliminant les motivations purement égoïstes, celles qui contribuent à développer la personnalité au détriment de son Individualité spirituelle.  Mais qu’est-ce qui est égoïste et qu’est-ce qui ne l’est pas, concrètement? Il n’est sûrement pas égoïste de se procurer les moyens de s’accomplir et de se réaliser pleinement, de conserver la joie de vivre, même si cela doit comprendre tous les éléments du confort et du bien-être.  Dieu n’est-il pas la Richesse suprême? L’homme a le droit à la sérénité, à la quiétude, à la paix d’esprit, donc à tous les moyens qui y contribuent.  Il vaut mieux combler ses désirs légitimes que d’y renoncer.  Il suffit de rester libre, face à ces moyens, de ne pas s’y attacher, de les considérer pour ce qu’ils sont, des réalités, des outils transitoires, pour ne pas souffrir lorsqu’ils doivent disparaître.

Se détacher, ce n’est pas renier l’abondance et la joie de la Vie, mais s’en servir à bon escient, les partager, les glorifier.  Ici-bas, rien ne doit devenir une fin, uniquement un moyen de mieux vivre et d’ouvrir davantage sa conscience.  Se détacher, ce n’est pas tenir à la Vie, tenter de l’accaparer, mais s’y abandonner de façon constructive, créative, inventive, se faire un avec elle.  Se détacher, c’est encore savoir renoncer à ce qui inquiète, émeut, traumatise, paralyse, rend agressif, à tout ce qui ne convient pas ou ne convient plus.  Par exemple, avoir le courage de ses convictions, vivre pour soi-même, sortir de la routine, des conditionnements, des préjugés, des stéréotypes, des clichés, des sentiers battus, de la peur.  Il faut éviter de faire du tort indu aux autres, apprendre à vivre sa solitude dans le silence.  Il faut surtout défendre hardiment son espace psychique et respecter celui des autres: il faut vivre et laisser vivre, se mêler de ses seules affaires et bien le faire, refuser la tentation de s’immiscer dans la vie des autres sans leur consentement, sans avoir la compétence, pour le simple plaisir de se montrer important ou sage.

Ainsi, se détacher, c’est développer un état mental et spirituel où on se sent bien dans sa peau, où on se ressent serein, content et satisfait, parce qu’on évalue les choses à leur juste mesure, pour ce qu’elles sont, sans y lier son destin au point de souffrir de leur disparition éventuelle.  Se détacher, ce n’est pas se soustraire au monde, s’isoler, renoncer à ses valeurs tant qu’elles sont utiles.  Il faut au contraire se procurer, par soi-même, tout ce qui enrichit son expérience et l’élargit, sans en faire le but de sa vie.  Le but de la vie, c’est de vivre, non de survivre, de s’activer, d’émuler, de concurrencer, de produire, de performer, d’entasser, d’accumuler.  Mais il ne faut jamais s’identifier à son pouvoir, à ses possessions, à son environnement, à son milieu, à ses relations, à ses affections.  Le “Je Suis” ne saurait qu’en faire.  On ne réussirait qu’à surdévelopper sa personnalité et à faire de ses acquisitions la substance première de ses sentiments et de ses pensées, d’où il ne resterait plus grand place pour sa quête spirituelle.

André Cotty, un sage, disait: «Celui qui veut parvenir au sommet d’une montagne et qui a mis sur son dos son petit sac à dû alléger celui-ci.  S’il a pris trop de choses avec lui sans considérer la longueur de la marche, les difficultés de l’escalade, il ne peut avancer ni atteindre son but.  Que faire? Il faut délibérément rejeter tout ce qui est lourd et inutile.  Il faut se dépouiller.  Il faut cultiver le détachement.  Il ne faut pas conserver les choses inutiles parce qu’elles nous empêchent de monter et de mettre en marche le mouvement de l’Esprit, de recharger notre centre magnétique.  Il farenoncement1ut se libérer de ce qu’on avait cru utile parce qu’on prenait modèle sur le monde ordinaire.»

Ainsi, le détachement, c’est l’aptitude à rester autonome et indépendant, libre de toute identification avec ce que l’on possède et ce qui entoure.  Il s’obtient en cultivant l’attitude du spectateur ou de l’observateur silencieux.  Dans cet état, l’être reste en mesure, demeurant dans le Haut Lieu secret, de ne plus porter attention à ses sympathies, à ses antipathies, à ses préjugés, à ses attachements.

Shri Kunjigagrantham résumait les effets bénéfiques du détachement par ces propos: «Le détachement d’une chose donne plus de facilité pour considérer une autre chose, et augmente ainsi le nombre de connaissances propres aux constructions de pensées.  Les affections particulières maintiennent l’ordre des rapports entre sujet et objet selon les affinités.  Elles sont limitatives, et de ce fait, entravent la vision unifiée de l’Esprit, en ce qui concerne ce que le monde appelle l’Univers.»  Pour tout dire, chacun gagne à vivre libre, sans accaparer et sans se laisser accaparer, à vivre amoureusement, donc dans la générosité dépourvue d’intérêt, de favoritisme, d’attente et d’arrière-pensée.  La Lumière s’exprime mieux à travers un être dépouillé et transparent; sa beauté naturelle peut se passer des artifices.

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