LA PAPESSE JEANNE : UNE LÉGENDE QUI A LA VIE DURE!

  La papesse Jeanne évoque la légende de la présumée femme-patriarche, une anecdote qui a été admise sans conteste pendant près de trois siècles.   D’après la rumeur, une femme déguisée aurait été élue pape, entre Léon IV et Benoît III, pour un épiscopat qui aurait duré deux ans et sept mois.  Certains placent plutôt l’insertion de la papesse vers 915, tandis que d’autres la situent vers 1100, ce qui prête flanc à bien des critiques et à nombre de difficultés historiques.  En effet, des historiens sérieux peuvent légitimement lui opposer l’élection véridique de deux papes mâles.

   À vrai dire, cette légende repose sur le fait que l’Église de Constantinople a fait élire des eunuques, contrairement au premier canon de Nicée, à travers lesquels Jeanne se serait glissée et aurait pu s’élever jusqu’à l’élection pontificale.  Elle aurait gouverné l’Église de Constantinople un an et demi.  La légende raconte que c’est le démon lui-même qui aurait révélé son sexe au duc de Bénévent, un homme puissant qui se serait dépêché d’envoyer des apocrisiaires dans la ville pour révéler le mystère.  Enquête faite, on aurait découvert la vérité et on aurait mpapesse Jeanneis fin à l’abomination.  Ainsi, ce qui était attribué originellement à la nouvelle Rome se serait passé en Orient.  La papesse Jeanne renvoie à un personnage légendaire qui, au IXe siècle, aurait accédé à la papauté, car elle aurait réussi à dissimuler son sexe féminin. Son pontificat est généralement placé entre 855 et 858, c’est-à-dire entre celui de Léon IV et de Benoît III, au moment de l’usurpation d’Anastase le Bibliothécaire.  Suite à cette mésaventure, l’Église catholique aurait instauré un rite tout aussi légendaire afin d’éviter qu’elle ne se reproduise.  Ainsi, lors de l’avènement d’un nouveau pape, un diacre aurait été chargé de vérifier sur le candidat, manuellement, au travers d’une chaise percée, la présence des testicules.  Après un constat positif, il aurait été invité à affirmer : « Duos habet et bene pendentes» (ce qui peut se traduire par : «Il en a deux, et bien pendantes»), ce à quoi le chœur des cardinaux aurait choisi de répondre : «Deo gratias» («Rendons grâce à Dieu»).

  Pour préciser davantage la légende, il faut remonter à la deuxième moitié du Moyen Âge.  Vers 850, une jeune fille originaire de Mayence, en Allemagne, diversement prénommée Jeanne, Agnès, Marguerite ou Gilberte, selon les sources, aurait quitté sa famille pour, selon les versions, entreprendre des études ou suivre son amant étudiant. Déguisée en homme, elle se serait fait connaître sous le nom de «Johannes Anglicus» (Jean l’Anglais), ce qui aurait précisé son origine anglaise. Elle aurait étudié en Angleterre, dans une université, avant de partir avec son compagnon pour aller étudier la science et la philosophie à Athènes.  Après la mort de son amant, cette étudiante se serait rendue à Rome, où elle aurait obtenu un poste de lecteur des Écritures saintes, avant d’entrer à la Curie romaine.  Certaines sources prétendent qu’elle aurait été nommée cardinal et qu’elle aurait été élue par acclamation du fait que le peuple romain appréciant son érudition et sa piété.  Deux ans plus tard, la papesse, séduite par un simple clerc ou par un cardinal plus clairvoyant que les autres, aurait accouché en public.  Les uns prétendent que l’incident se serait produit alors qu’elle célébrait, d’autres, alors qu’elle se promenait à cheval.  Certains affirment même que l’événement se serait produit lors de la procession de la Fête-Dieu, entre la basilique Saint-Jean-de-Latran et la basilique Saint-Pierre.  Selon le chroniqueur dominicain Jean de Mailly, elle aurait été lapidée à mort par la foule ; selon Martin d’Opava, elle serait morte en couches ; tandis que, pour d’autres, elle aurait simplement été déposée.

   Déjà, nombre des précisions des plus fondamentales, émises plus haut, font problème, beaucoup de ces détails relevant de l’anachronisme.  Car Jeanne, qui était censée avoir étudié dans une université anglaise, ne peut l’avoir fait, puisque la fondation de l’établissement le plus ancien de ce genre, dans ce pays, celle d’Oxford, date du XIIIe siècle.  De même, l’imposition des normes du baccalauréat remonte à la même époque, ce qui affaiblit la fameuse thèse de l’existence de cette dame.  Quant à la ville d’Athènes, en Grèce, au Ixe siècle, elle ne possédait aucune école susceptible de dispenser un enseignement de science et de philosophie, d’autant plus qu’elle se trouvait aux mains des «barbares» slaves, comme il était convenu de dire.  Quant à la Fête-Dieu, elle ne fut instaurée qu’en 1264, sous le pape Urbain IV.

   Du reste, du point de vue historique, aucune chronique de l’époque n’accrédite l’histoire et la liste des papes ne laisse aucun intervalle dans laquelle le pontificat de Jeanne pourrait s’insérer. En effet, entre la mort de Léon IV, le 17 juillet 855,et l’élection de Benoît III, entre lesquels Martin le Polonais place la papesse, il ne s’écoula que peu de temps, même si ce dernier pape ne fut couronné que le 29 septembre de la même année, du fait de l’opposition de l’antipape Anastase.   Des monnaies et des chartes confirment avec solidité ces dates.  Alors, il faudrait situer l’insertion de Jeanne à une autre époque, ce que le chronique Jean de Mailly se permet de faire en suggérant que la papesse Jeanne aurait pu se glisser sur le trône peu avant 1100.  Or, dans ce cas encore, il ne s’est écoulé que quelques mois entre la mort de Victor III, survenue le 16 septembre 1087, et l’élection d’Urbain II, le 12 mars 1088.  Ensuite, à la mort d’Urbain II, survenue le 12 mars 1088, il ne passa que quelques jours avant l’élection de Pascal II, le 13 août 1099.  Dommage pour les ennemis de l’église, quoi qu’on tente d’alléguer contre l’Église catholique, pour une fois, aucune thèse se disant sérieuse ne peut tenir pour ces périodes.

   L’Église catholique n’accrédita pas moins la légende de la papesse Jeanne jusqu’au XVIe siècle.  En fait, elle s’est développée au cours du Moyen Âge.  La première mention de cette célèbre dame remonte à la «Chronica universalis» de Jean de Mailly, un dominicain du couvent de Metz, rédigée vers 1255, donc assez longtemps après les faits présumés.  On évoque bien certains passages relatifs à cette histoire abracadabrante dans des textes antérieurs, comme celle du «Liber Pontificalis» et celles de Marianus Scotus, de Sigebert de Gembloux, d’Othon de Freising, de Richard de Poitierez, de Godefroi de Viterbe et de Gervais de Tilbury, mais elles ont avéré être des interpolations tardives, généralement du XIVe siècle.

   De là, la légende se propagea rapidement, et sur un vaste territoire géographique, ce qui laisse supposer qu’elle existait avant que le dominicain mentionné ne se soit contenté de la consigner par écrit.  Par exemple, vers 1260, l’anecdote se retrouva dans le «Traité des divers matériaux de la prédication» d’Étienne de Bourbon, un autre dominicain de la même province ecclésiastique que Jean de Mailly,  Mais, vers 1280, ce fut surtout le récit qu’en fit le dominicain Martin le Polonais, chapelain de plusieurs papes, dans sa «Chronique des pontifes romains et des empereurs», qui lui assura le succès.  L’accueil que firent à l’anecdote les milieux pontificaux s’explique par l’intérêt du cas juridique et, sans doute aussi, par une volonté d’imposer une interprétation officielle à l’événement.  Pourtant, en 1353, Boccace n’en est pas moins le premier écrivain laïc à avoir repris l’histoire de Jeanne dans «Les Dames de renom».

   À vrai dire, on peut trouver de nombreuses explications à cette légende tenace.  D’abord, le mythe aurait pu être conçu à partir du surnom de «papesse Jeanne» qu’on donna, de son vivant, au pape Jean VIII, en raison de sa faiblesse face à l’Église de Constantinople.  Mais il aurait tout aussi bien pu être imaginé à partir du même surnom de «papesse Jeanne» donné à la maîtresse autoritaire du pape Jean XI, la fameuse Marozie.  Cette femme célèbre, mère de Jean XI, a effectivement exercé un pouvoir occulte sur son fils, pendant son règne, mais sans occuper réellement le siège de Rome.  Après Jean X, Marozie devint maîtresse absolue de Rome, se faisant appeler «patrice de Rome», et elle disposa du pontificat comme un bien propre.  Même que Jean X, Léon VI et Étienne VII lui durent leur nomination et ne jouèrent jamais qu’un rôle effacé dans l’administration de l’Église, tant qu’elle vécut.  En réalité, on disait qu’elle avait poussé son fils sur le trône pontifical, sous le nom de Jean XI, grâce à ses relations questionnables avec le pape Serge III.  Elle voulait ainsi ajouter au pouvoir temporel des papes, détenu par sa famille, la dignité pontificale.

    Enfin, le mythe peut simplement renvoyer aux inversions des valeurs rituelles, typiques des carnavals, très prisés autrefois.  On pourrait trouver un autre ressort de la légende dans la prescription judaïque du «Lévitique» (21:20), qui interdit le service de l’autel à un «homme aux testicules écrasés», c’est-à-dire à un eunuque. Il en découle facilement l’idée qu’il convient de vérifier que seuls les hommes «entiers» accèdent à la prêtrise, ce qui aurait pu représenter le point d’origine de la prétendue vérification cérémonielle, sujet tentant pour une «disputatio de quo libet» estudiantine, à l’époque enténébrée du Moyen Âge.

   Quoi qu’il en soit, la légende a séduit divers auteurs de fiction par son caractère romanesque, par exemple Emmanuel Roïdis, dans «La Papesse Jeanne», une œuvre traduite en anglais par Lawrence Durrell et, en français, par Alfred Jarry.  On retrouve, plus récemment, l’œuvre «La Papesse Jeanne» d’Yves Bichet.  Donna Cross a également publié la nouvelle «Pope Joan» en 1996, une vie romancée de la légende de la papesse Jeanne qui a situé son règne au IXe siècle, dont l’intérêt n’est pas la véracité du récit, mais la description du contexte dans lequel vivaient les femmes de cette époque.

   Car il faut dire que la légende a été rapidement reprise à des fins polémiques.  C’est dans ce contexte que le franciscain Guillaume d’Ockham dénonça une intervention diabolique, en la personne de Jeanne, pour préfigurer celle de Jean XXII, l’adversaire des «spirituels», ces dissidents franciscains.  Lors du Grand Schisme d’Occident, la légende de Jeanne, prise pour une histoire véridique, servit à une tentative de prouver, pour les deux partis, la nécessité légale d’une possibilité de déposition d’un pape.  Jan Hus n’hésite pas à la mentionner devant les membres du concile de Constance dapapesse-jeannens une volonté de remettre en cause le principe de la primauté romaine.  Pour ce réformateur tchèque, la papesse Jeanne aurait définitivement mis fin à la succession apostolique.  Sur ce point, il est suivi par Calvin, un réformateur français qui finit par se fixer en Suisse, puis par Théodore de Bèze, ce théologien protestant français, qui soutint cette thèse au colloque de Poissy de 1561.  Pour sa part, le célèbre réformateur allemand Luther témoigna avoir vu en 1510 un monument en l’honneur de la papesse, la représentant en habits pontificaux, un enfant à la main, ce qui lui permit de conclure à l’endurcissement irrémédiable d’une papauté qui n’avait même pas pris la peine de détruire une telle construction.

   On comprend que, pour mousser sa cause, en Angleterre, le mouvement antipapiste, qui suivit la création de l’Église anglicane, ne négligea pas de produire un grand nombre de récits sur la papesse.  À l’époque élisabéthaine, ce mouvement culmina dans de fausses processions formées pour brûler l’effigie du pape.  Dans le même temps, on y publiait l’œuvre «Un cadeau pour les papistes : vie et mort de la papesse Jeanne», dans lequel l’auteur dit pouvoir prouver, à partir d’ouvrages imprimés et de manuscrits d’écrivains papistes et d’autres, qu’une femme nommée Jeanne a bien été pape de Rome, où elle a accouché d’un bâtard en pleine rue, alors qu’elle prenait part à une procession solennelle11, D’autres auteurs, notamment celui de «L’Histoire de la papesse Jeanne et des putains de Rome» et, surtout, Elkanah Settle, l’auteur de la tragédie «La Femme prélat : histoire de la vie et de la mort de la papesse Jeanne», ne se gênèrent pas pour ajouter de nouvelles péripéties au récit médiéval.

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