PLUTÔT QUE D’AMENER À VIVRE DANS LA MORTIFICATION, L’ASCÈSE DOIT VISER À ÉRADIQUER CE QUI ENTRETIENT LA GRANDE ILLUSION ET S’OPPOSE AU BUT DE L’ÉVOLUTION, L’ILLUMINATION…

Le mot «ascèse» provient du mot grec «askêsis» qui désigne l’«exercice» d’un art ou d’un métier, comme pour expliquer la qualité d’une technique.   L’ascèse désigne une discipline de vie qui implique des exercices physiques et spirituels, pratiqués en vue d’un perfectionnement intérieur, soit en mortifiant les passions et en dominant les pulsions.  Il s’agit de la discipline volontaire et assidue du corps et de l’esprit visant à tendre vers une perfection par une forme de renoncement ou d’abnégation, souvent organisée autour du jeûne, de la méditation et de la prière, dans l’isolement et le retrait du monde.  Certains y ajoutent la mortification, l’abstinence sexuelle et certaines gymnastiques (par exemple, dans le yoga).  Dans un sens moindre, elle renvoie à une forme deascèse tempérance consistant à se priver du surplus, parfois même du nécessaire, et à s’imposer des actes qui contraignent la sensibilité afin d’obtenir une plus grande maîtrise de soi. Elle implique généralement le recours à des sacrifices et à des mortifications pour amener à se dégager des attachements et des passions, soit de la matérialité et de la sensualité.  En fait, elle ne devrait référer qu’au travail patient, minutieux et ordonné pour réaliser la fusion de l’Esprit et du corps, par l’intermédiaire de l’âme.

En Orient, l’ascèse implique d’abord une vie sobre et sans superflu qui vise présumément à la fois la santé du corps, le bien-être général, la conscience de ce qui est essentiel par l’augmentation de la sensibilité afin de mieux ressentir le sens de ses actions et des phénomènes de sa conscience.  Sauf qu’elle amène à dépendre, pour ses besoins primaires, de l’assistance des gens du milieu, souvent déjà assez démunis, ce qui représente un manque d’autonomie et une injustice.  En plus, elle amène à conserver pour soi la lumière acquise, ce qui devient un acte de séparativité inadmissible.

On considère l’ascèse comme un moyen de conquérir la liberté et de reconquérir la grâce de l’Esprit, ordonné à Dieu, en affaiblissant les désirs exigeants de la chair et du mental.  Ainsi, elle aiderait un disciple à canalis
er ses forces vers son But ultime et elle accroîtrait ses possibilités de l’atteindre.  Elle fortifierait la volonté du croyant en l’amenant à maîtriser les pulsions fondamentales du corps au bénéfice de l’esprit.  Cela revient à affaiblir le corps pour assurer la primauté de l’esprit.  En fait, il s’agit de l’élimination pure et simple de la dimension corporelle et des pulsions qui lui sont naturellement rattachées ou de leur réduction au minimum nécessaire à la survie.

Il doit y avoir de l’incompréhension quelque part puisque, en principe, l’ascèse devrait simplement impliquer un retour à l’ordre amenant à une attitude de joie de vivre sereine.  Être libre de tout attachement ne signifie pas fuir les occasions d’attachement.  Celui qui cherche à se couper des autres ne peut connaître la liberté et l’intégralité.  Tout le Cosmos est un laboratoire.  La vertu ne se cultive pas en cellule sans quoi elle reste bien fragile.  La Mère Mirra Alfassa, compagne de Sri Aurobindo Ghose, a fort bien dit : «Quand on a besoin de fuir une chose pour ne pas l’éprouver, cela veut dire que l’on n’est pas au-dessus, on est encore à ce niveau-là.»

Telle qu’elle est vécue dans le monde monastique, l’ascèse représente un choix contraire à la vie, car Dieu n’a demandé à personne de se priver de ce qui fait le plaisir de vivre.  Ce qui compte, c’est la mesure: donner à César (au corps et au monde concret), ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu (savoir vivre la vie du monde sans se laisser détourner de son But ultime, la Réalisation spirituelle).  Le principe spirituel stipule: un peu de tout sans abus.   Dans le monde de la troisième dimension, il n’y a rien de mal : tout dépend de l’intention et de l’usage qu’un être fait des choses et des situations.  Pour un être incarné, il n’y a rien de mal à rechercher les plaisirs de la vie dans la mesure qu’il le fait dans le juste milieu et ne vit pas que pour cela.   Ce qui est demandé à un éveillé, c’est de vivre en mettant les moyens au service de sa Fin ultime en évitant de confondre les moyens et la fin.  Il doit encore discerner entre le nécessaire et l’essentiel pour s’accorder, à égalité, autant ce qui le relie à la Terre que ce qui le relie au Ciel.  Sa mission ne réside-t-elle pas à fusionner le Ciel  et la Terre à l’intérieur de lui?   Quitter le monde et renoncer à la vie sociale, négliger sascèse1es besoins fondamentaux, c’est nier le monde, le substrat essentiel de l’existence, et se planifier une mort lente, ce qui ressemble à un suicide différé.  En agressant le corps, c’est la Mère céleste qu’un être agresse, c’est la Nature qu’il injurie.  C’est un manque de respect autant pour le corps, pour ses fonctions vitales, physiques et psychiques, que pour tout l’être.  Une telle approche de la vie ne peut que condamner à une réincarnation pour comprendre autrement le sens de l’incarnation.

En fait, l’ascèse repose sur une quête de fuite dans l’Esprit qui implique une négation de la matérialité tout à fait contre nature puisqu’elle nie la valeur de l’expérience concrète, tangible et palpable pour favoriser l’Évolution cosmique.  Elle tente de relier l’esprit aux mondes spirituels et à susciter des états de conscience modifiés.  C’est refuser le principe du plaisir des sens pour le faire renaître, dans une sublimation, dans la quête des délices spirituelles, ce qui n’est qu’un déplacement de l’appétit.  C’est l’incompréhension de nier un pôle de l’existence pour privilégier l’autre.  En outre, en affaiblissant le corps, un être ne maîtrise pas ses pulsions, il les endort, au risque d’essuyer de pires tentations, si elles venaient à se réveiller.  Le sacrifice doit impliquer uniquement le renoncement à ce qui encombre la conscience, à ce qui retarde l’expansion spirituelle, lui nuit ou l’empêche, non un rejet de ce qui fait la valeur de la vie et entretient la joie de vivre.  Le sacrifice conçu comme un acte méritoire, donc comme un acte pour gagner son ciel, constitue une aberration mystique.  On se demande comment les Églises peuvent béatifier et canoniser  de telles gens, des ascètes de tous acabits, qui n’ont rien compris au sens de la vie.

© 1991-2016, Bertrand Duhaime (Dourganandâ).  Tous droits réservés. Toute reproduction strictement interdite pour tous les pays du monde.  Publié sur : www.larchedegloire.com.  Merci de nous visiter sur : https://www.facebook.com/bertrand.duhaime.

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